samedi 26 janvier 2008

la découverte d’un moi et l’échec de la lecture

1) Introduction
Si l’on doit à Paul de Man [1] d’avoir attiré l’attention de certains lecteurs de Proust sur la scène de lecture de Du côté de chez Swann, on remarquera que le type d’interprétation qu’il pratique contribue cependant à masquer un aspect central de ce passage. En effet, c’est dans ce passage que l’on trouve une description du moi comme composé d’un centre et de deux périphéries, structure du moi qui correspond à ce qui est conçu comme central et plus ou moins périphérique dans les livres que le jeune Marcel lit. C’est par la lecture que Marcel découvre la structure du moi [2].

2) Commentaire
La lecture est comme un rêve [3]. La pensée est présentée comme un refuge, ou un observatoire plutôt, de même que le jardin est le lieu où Marcel trouve le calme nécessaire, la solitude nécessaire à la lecture [4]. Le moi n’est pas identifié à la conscience. Celle-ci est le milieu entre le percevant et l’objet ; la conscience enveloppe l’objet [5]. De plus, une telle conscience n’est pas un état unique, mais une dynamique d’états qui ne se réduisent pas à des états intérieurs [6].
Cette dynamique est semblable à un « écran diapré » : la conscience elle-même n’est pas l’écran sur lequel se projette le spectacle du monde. Au contraire, ce sont les différents états de conscience qui sont les couleurs qui éclairent ou constituent cet écran.
Cette dynamique, ce n’est pas la conscience elle-même qui en est à l’origine, mais la philosophie et l’art qui y sont contenus, qui sont dans le livre et que Marcel désire posséder.

On dégage ainsi un premier élément de la structure du moi :

(E1) « Croyance centrale » : Le moi n’est pas coupé du monde ; le lecteur ouvre la porte qui va de l’intérieur à l’extérieur et, ce mouvement ne cesse pas durant tout le temps de la lecture.
Le deuxième élément de cette structure est le suivant :
(E2) Première périphérie : Les émotions données par les événements qui arrivent aux personnages [7].

À propos des personnages, on remarquera la supériorité accordée à la fiction [8]. Le romancier éclate la notion totale d’un être réel en une multitude d’entités fictives de sorte que les lecteurs puissent assimiler ce qui arrive, les événements, parce que c’est l’entité elle-même qui est modifiée par cet événement alors qu’en ce qui concerne les événements réels, ils n’affectent jamais qu’une partie de nos êtres [9]. En outre, la vérité, ou la réalité plutôt, importe moins que l’appropriation des émotions ainsi suscitées. Les événements synthétisent en quelque sorte les événements de la vie, cette synthèse fait percevoir aux lecteurs des événements qui passeraient inaperçus en son absence parce que ceux-ci se passent avec la lenteur avec laquelle se passent les événements dans le temps d’une vie.
Finalement, est présentée le troisième élément de la structure :

(E3) Le paysage du livre, paysage qui l’emporte sur celui que Marcel peut voir.

L’adhésion du lecteur aux descriptions de l’auteur fait que « les paysages du livre » (I, 85) appartiennent à la nature, on pourrait les étudier comme on étudie la nature et que, faisant partie de la nature, leur connaissance accroîtrait la connaissance que nous pouvons avoir de la nature. Une connaissance des paysages fictifs ne diffère donc pas essentiellement de la connaissance que l’on a de la nature.

La construction centre/périphéries indique que l’âme n’est pas « une prison immobile » [10], même si nous ne retrouvons jamais par nous-mêmes ce que la lecture nous a fait projeter sur le monde qui nous entoure. Cette projection n’est pas le produit de la pensée, mais l’expression de la vie [11].

3) Schéma de la structure et remarques



Cet aspect-là de la structure du moi est confirmé par des variantes et esquisses :

(a) CF. n. a p. 83/1142 : « L’âme même à un seul moment n’est pas une, elle a plusieurs plans ».
(b) CF. Esquisse XXXI, pp. 752-754 (qui diffère grandement du texte retenu pour l’édition) : « Notre âme n’est jamais une (753) » + « premier plan le sens des mots ». Et, p. 754 : « Lire, et du reste aussi bien regarder, même regarder en soi-même, c’est mettre en œuvre son esthétique ».

Ainsi, on peut faire plusieurs remarques :
(1) Lorsqu’il s’agira d’Albertine (Le côté de Guermantes, RTP II, 656 sq.), Proust parlera aussi de plans et, dans chacun d’entre eux, il y aura une Albertine particulière.
(2) À mon sens, il faut concevoir les plans de la manière suivante :




puisque c’est l’image centre/périphéries que Proust retient lorsqu’il en parle. En ce qui concerne le moi lui-même, il n’est pas besoin de considérer la variable temps dans la mesure où, comme cela apparaît dans la dactylographie, cette pluralité des plans est effective à un même moment du temps. C’est ainsi une structure atemporelle du moi, de l’âme, qui se dessine.
(3) Il reste encore à préciser la nature de cette structure : peut-on y appliquer la métaphore du champ de force dont le noyau serait la croyance centrale ? S’agit-il de quelque chose qui est dans le corps lui-même ? Marcel parle de P2 comme de quelque chose de « déjà moins intérieur à mon corps » (I, 85) comme si tout cela se passait dans le corps, i.e. comme s’il y avait une dimension corporelle de la conscience (CF. I, 8).

4) Hypothèses (I, 86-87)
La propriété de la lecture-rêve est de raccourcir le temps : le temps vécu est plus court que le temps écoulé, elle fait certes oublier à Marcel son existence « médiocre », elle l’en extirpe ou l’accomplit puisque ce qui est projeté sur le monde, ce sont « toutes les forces de ma vie », mais elle soustrait à l’espace cette dimension qui est la sienne : le Temps (I, 60).
CF. n. 1, p. 5/1087 : le rêve est un moyen illusoire de retrouver le temps perdu, le seul véritable moyen étant l’écriture. Seule l’écriture rend au temps sa réalité, alors que la lecture, toujours associée au rêve, ne le permet pas.
Ainsi, est-ce parce que la lecture soustrait le temps à l’espace, et ne présente au lecteur qu’un espace à trois dimensions, que ce qui est projeté sur le monde et le monde lui-même ne se recoupent pas, que l’on ne retrouve pas « dans les choses, devenues par là plus précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles » (I, 86). L’impossibilité que la lecture pourrait leur conférer ? On a affaire à une certaine dualité : il y a, d’une part, une unité : les paysages lus dans les livres pourraient appartenir à la nature ; et, d’autre part, un dédoublement qui interdit le recoupement : la lecture valorise les paysages fictifs, mais il n’y a pas de projection réussie du fictif sur l’existant pur et simple, celui-ci demeurant médiocre.

Ainsi, la scène de lecture est-elle à la fois la description d’un moi, description à laquelle le jeune Marcel parvient grâce à la lecture et le récit d’un échec dans la mesure où ce qui est projeté sur le monde et le monde ne se recoupent pas. En revanche, l’écriture, quant à elle, retrouvant le temps perdu, en synchronisant la temporalité du monde et de la projection, parviendrait à effacer, à supprimer le décalage entre le monde dans lequel Marcel existe et le monde dans lequel il vit (l’Art).

Notes

Toutes les références au texte d'À la recherche du temps perdu sont faites à l'édition Tadié de la Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1987-1989. RTP abrège À la recherche du temps perdu, le chiffre romain désigne le tome (I pour le premier, etc.) et le chiffre arabe la page.


[1] Paul de Man, « La lecture (Proust) », in Allégories de la lecture, Paris, Éditions Galilée, 1989, pp. 83-106.
[2] Ce point permet de comprendre comment Marcel peut dire dès l’ouverture d’À la recherche du temps perdu que « j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage » lu (I, 3).
[3] I, 84 : « (…) son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un rêve plus clair que ceux que nous avons quand nous dormons et dont le souvenir durera davantage (…) » et I, 87 : « l’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil ».
[4] I, 83 : « Et ma pensée (…) ».
[5] Ibid. : « Quand je voyais (…) ».
[6] Ibid. : « Dans l’espèce (…) ».
[7] Ibid. : « Après cette croyance centrale (…) ».
[8] I, 84 : « Le premier romancier (…) ».
[9] Ibid. : « Un être réel (…) ».
[10] Ibid. : « Car si on a la sensation (…) ».
[11] En mettant cette remarque en perspective avec I, 8, on pourra d’ailleurs se demander jusqu’à quel point l’âme est distincte du corps.


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