lundi 11 février 2008

autofiction

Je partirai d’une affirmation : dans l’autofiction, c’est le soi de celui qui écrit qui est l’objet de la fiction. Poussée jusqu’en ses dernières conséquences, ce n’est pas simplement le récit d’une vie parallèle ou d’une vie dans un autre monde possible qui est ainsi l’objet de la fiction, mais l’écriture elle-même comme œuvre de l’écrivain. Avec l’autofiction, c’est l’écriture elle-même qui est un effet de la fiction. L’autofiction apparaît ainsi comme une conséquence de ce que, pour ainsi dire, Proust soutient, à savoir : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature » (Le temps retrouvé, p. 474). ». Mais, le roman ne peut être réduit au simple récit d’un vouloir-écrire (scripturire), comme le fait Barthes dans La préparation du roman. Avec l’autofiction, c’est-à-dire à mon sens après Proust, le personnage traditionnel devient à la fois le sujet et l’objet de l’écriture en tant qu’effet de la fiction.

À ce titre, une phrase de Doubrovsky me semble exemplaire. Il écrit : « La vie ne se passe pas de commentaire » [1]. Je ne sais pas l’importance littéraire de Doubrovsky. Pour moi, ai-je envie de dire, l’intérêt du Livre brisé est essentiellement théorique. D’autant que ce qui s’y marque, c’est d’abord une sorte de re-écriture d’À la recherche du temps perdu de Proust. Le livre brisé est un livre sur la perte de la mémoire (avant d’être un livre sur la perte de l’être aimé) et “Proust” met en perspective l’œuvre de Doubrovsky. La Place du Trocadéro est le lieu autour duquel s’articulent les bribes de récit qui structurent le début du texte et, celle-ci renvoie au livre de Doubrovsky sur Proust : La place de la madeleine. Dans le même temps, le récit construit la vie : « Je vais avoir mon Combray » (p. 36), c’est-à-dire : “Je vais l’écrire”. Le récit va constituer les lieux de la mémoire du narrateur. Mais, c’est en quelque sorte le thème du livre qui ainsi se brise. La mémoire est défaillante : la mémoire qui constitue en quelque sorte l’identité du narrateur dans À la recherche du temps perdu (ce serait une interprétation lockéenne que l’on en pourrait donner), dans la mesure même où elle fait défaut, défait l’identité du narrateur qui n’est pas (Cf. p. 32 : les « trous d’être » et le « cogito béant ») [2].

Ce qui caractériserait aussi en propre l’autofiction, ce serait alors de ne pas s’écrire indépendamment d’autres textes ou œuvres : il y a une forme explicite d’entrelacement du récit et de l’histoire littéraire. Le texte autofictif est ainsi à la croisée de trois histoires : l’histoire de l’auteur (on note à ce titre que Doubrovsky ne croit pas au thème de la mort de l’auteur, comme cela apparaît manifestement lorsqu’il exprime sa préférence pour Sartre contre Foucault, Lacan, Barthes, etc. (pp. 72-73)), l’histoire du narrateur et l’histoire littéraire.
Ainsi, on a schématiquement quelque chose de ce genre : histoire de l’auteur : la vie de Serge Doubrovsky, les événements qu’il a vécus — histoire du narrateur : “Serge Doubrovsky” à la recherche de la vie de Serge Doubrovsky, ses trous de mémoire et interruption ou intervention de sa femme qui s’insurge contre une telle recherche et redirection du récit au profit du récit de son histoire avec sa femme — histoire littéraire : Serge Doubrovsky faisant référence aux récits de la mémoire et de la vie (Proust, Sartre).

Cependant, bien qu’étant un en sens une conséquence de l’affirmation proustienne que la vraie vie, c’est la littérature, bien que se pensant donc toujours dans un univers textuel, il y a plus dans l’autofiction.

Concevoir la littérature comme la vraie vie, c’est en quelque sorte transférer toute la vie dans la littérature, faire du texte, du roman, la seule vie possible ou la seule vie digne d’être vécue. Chez Doubrovsky, la littérature renvoie à la vie, vers la vie, elle ne l’absorbe pas complètement. C’est qu’il fait plus que répéter les gestes autobiographiques de ses prédécesseurs (ceux qu’ils nomment : Rousseau, Proust, Gide, Sartre) : « Mon roman, c’est ma vie. Ça marche dans les deux sens : ma vie est le support de mon roman, mon roman est le soutien de ma vie. Comment est-ce que j’arriverais à vivre, si je ne racontais pas ma vie. Rien qu’à cette pensée, je sue d’angoisse. Mon existence, elle me pèse souvent une tonne sur la poitrine. En l’écrivant, je l’oxygène. » (p. 253). Il pousse un peu plus loin que Proust parce qu’il prend en compte la réciprocité : le roman s’alimente d’une vie qu’il alimente (support / soutien). C’est ce même mouvement que l’affirmation de Doubrovsky prolonge lorsqu’il écrit : « L’autobiographie n’est pas un genre littéraire, c’est un remède métaphysique » (p. 255). La réciprocité confine à l’identité. Et, donc, à la sortie de la littérature hors du texte, hors de la littérature même.

À ce moment, le lecteur se souvient du cogito béant, des trous d’être comme des trous de mémoire dont souffrait l’auteur. À présent, il peut combler : « Je n’y avais pas pensé, et puis, ça m’est venu d’un seul coup, comme ça, assené sur le crâne, au détour d’une matinale déprime. Je me réveille, je me secoue, je me secours : enfin une vie solide comme du roc, bâtie sur du Cogito : j’écris ma vie, donc j’ai été. Inébranlable. Si on raconte sa vie pour de vrai, ça vous refait une existence. » (ibid.). Le vieux Kant se faisait tirer de son sommeil dogmatique par le sceptique Hume. Là, c’est un comble : c’est la métaphysique qui tire l’auteur de son sommeil, le prend dès le réveil et l’assure de la solidité de son existence.

Et si c’était ça au final, l’autofiction : le moyen ultime d’échapper au doute ? Le moyen ultime d’en finir avec le doute, de parvenir à la certitude absolue concernant son existence, sa vie.

On pense souvent — du moins, c’est assez intuitif — que l’autofiction est le genre post-moderne par excellence : ce serait le genre de cette littérature qui vient quand on en a fini avec les méta-récits, un genre ironique qui se place d’emblée dans un espace surdéterminé par les relations qu’il présuppose avec d’autres textes, un genre qui prend l’individu pour objet de son récit parce que l’individu est l’enjeu des luttes, des conflits pour la reconnaissance (des homosexuels, des femmes, de la différence des genres, d’un groupe ethnique et / ou religieux, etc.).

Mais, combien de fois l’idée nous effleure-t-elle qu’il n’en est peut-être rien et qu’au contraire, l’autofiction ne fait que reproduire une attitude qui est sans doute vieille comme l’occident : se prémunir contre le doute, s’assurer qu’on ne rêve pas ? Et donc : me rendre absolument certain que ce que je vis est bien réel, solide comme le roc, pas un songe, pas une illusion. En écrivant ma vie, en faisant de ma personne un personnage, de mon existence une fiction, je m’assure que ce que je vis est bien réel [3]. C’est un paradoxe, certes, mais qui se surmonte dans la mesure où il y a un décalage temporel entre cette vie dont je peux douter et celle dont je suis certain parce que je l’écris : « j’écris ma vie, donc j’ai été ». Garantie a posteriori, mais garantie tout de même. En écrivant ma vie, en me prenant pour objet de fiction, pour objet littéraire, pour enjeu du texte, je fais de moi un personnage dont la fonction est de me permettre de retrouver ma personne. Voilà, pour ainsi dire, à quoi sert l’identification de la vie et de la littérature [4].

J’ai commencé par ça : « Avec l’autofiction, c’est l’écriture elle-même qui est un effet de la fiction ». Ce n’est pas l’écriture qui est fictive. L’écriture a fini par devenir un des ressorts narratifs du roman. Le roman doit intégrer l’écriture comme l’un de ses éléments narratifs : le narrateur doit se demander à quoi bon il écrit et / ou pourquoi il écrit et / ou pour qui il écrit, etc. Le narrateur doit faire face à ses modèles, se comparer à eux, choisir telle ou telle voie qu’ils n’ont pas choisie. Il sait qu’il n’est pas seul quand il écrit. Il l’écrit aussi.

L’autofiction, c’est ça : le soi écrivant qui devient le sujet de l’écriture — si l’on veut : le sujet qui écrit devient le sujet de l’écriture. Or, ce redoublement, loin de tendre vers une forme quelconque de méta-littérature, renvoie nécessairement à la vie elle-même. L’autofiction fictionnalise l’écriture, mais réalise aussi la vie. Ou plutôt : en fictionnalisant l’écriture, l’autofiction a pour fonction de réaliser la vie. Le but est de ne plus douter, d’être certain de la réalité de la vie. Et, s’il n’y a pas de garantie immédiate (soit dit en passant, on ne vit d’ailleurs pas avec la certitude permanente que l’on vit), l’écriture garantit que j’ai bien vécu ce que j’ai vécu. En un sens : j’ai bien écrit ce que j’ai écrit.

Notes

[1] Serge Doubrovsky, Le livre brisé, Paris, Grasset, 1989, p. 19.
[2] Il ne serait sans doute pas exagéré de dire que ce que Le livre brisé brise, c’est À la recherche du temps perdu de Proust, ce que le livre brisé brise, c’est l’enchaînement continu (continuité fournit par le récit) des événements en un tout cohérent.
[3] « Je veux exister COMME MOI. Ressaisir enfin ma VRAIE vie. Au lieu de m’halluciner en personnage, ressusciter ma VRAIE personne. » (p. 254)
[4] Voir la quatrième de couverture — le seul endroit d’ailleurs où l’on trouve le terme “autofiction” dans le livre puisque dans le cours du texte l’auteur parle plus simplement d’« autobiographie » — : « Serge Doubrovsky appelle son livre une « autofiction » [Aujourd’hui, l’éditeur ne s’embarrasserait plus de guillemets. C’est parce qu’il le fait encore en 1989, parce qu’il considère qu’il a affaire à quelque chose qui est de l’ordre du néologisme et que, sans doute, ce terme est encore employé pour choquer, pour déranger quelque chose, mais aussi pour dire quelque chose de plus, quelque chose qui n’avait pas été dit jusqu’à lors, ne serait-ce qu’un mot, qu’il est intéressant de s’intéresser à ce livre-là. Après lui, « autofiction » finira par se banaliser et deviendra un genre littéraire — ce que l’autofiction n’est pas pour Doubrovsky (la quatrième de couverture ne dit-elle pas pour insister sur ce point : « une autofiction » ?) —, un concept dont on pourrait presque traiter de manière abstraite.], dans la mesure où la seule matière qu’il brasse est celle de sa vie : pas de différence entre cette vie et son livre (…) ».

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