mardi 5 février 2008

écrire — la musique : I. § 2. un paradoxe

Il y a un paradoxe, ou du moins une étrangeté, dans nos façons (intelligentes ou intellectuelles) d’aborder la musique. Cette étrangeté est la suivante : pour discriminer les types de musique, pour faire le partage entre ce qui est de la « musique savante » et ce qui n’en est pas, ce qui n’est même à l’occasion que de la « musique populaire » (avec cet euphémisme anglicisant qui veut que l’on ne parle même plus que de « popular music », en français dans le texte), on fait appel à la notion d’écriture. La musique savante est ainsi cette musique qui s’écrit. Or, en pensant de la sorte la musique, il semble que l’on ne parvienne en fait pas à la penser dans sa spécificité puisqu’il faut faire appel à autre chose que de la musique pour penser la musique, pour dessiner des catégories de musiques.

La musique, la musique savante, pour ainsi dire : « la vraie musique », n’est pas la musique qui est seulement musique, mais la musique qui s’écrit, c’est-à-dire celle qui se pense et se fait en référence et à partir d’autre chose qu’elle-même, à partir du texte, comme si l’on ne pouvait concevoir « la vraie musique » qu’à partir d’autre chose qu’elle-même, qu’à partir de quelque chose qui lui confère une dignité, à savoir : l’écriture.

L’écriture est en quelque sorte le paradigme de la musique et, celui-ci est si fort qu’il conduit même à distinguer les auditeurs puisqu’il est certain que celui qui ne sait ni lire ni écrire la musique ne sait en fait pas la musique.

Savoir la musique, en effet, ce n’est pas entendre, écouter, apprécier, aimer, parler de la musique, mais bien en fait lire et écrire la musique.

La musique est authentiquement musique dans la mesure où elle se rapporte à quelque chose qui lui est étranger. Comme si, depuis Boèce, c’est-à-dire, en somme, depuis Platon, on ne pouvait s’empêcher de penser que celui qui n’écrit ni ne lit la musique n’entend rien à la musique puisqu’il ne serait pas en mesure de rendre raison de sa pratique de musicien ou d’auditeur (Cf. sur Boèce, P. Szendy, Membres fantômes, Paris, Éditions de Minuit, 2002, p. 26 et suiv.).

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