dimanche 3 février 2008

christian gailly

Quelques traits qui me semblent distinguer la littérature de Christian Gailly. C’est :

- une littérature plate ou de la platitude puisqu'elle met tout à plat, l'amour, la mort, la musique, etc. dans une même suite d'événements (Un soir au club : réparer une climatisation / recommencer à boire /recommencer à jouer du piano / tomber amoureux et mourir, tout cela se tient, d'égale valeur, rendant possible des causalités qui font la littérature, qui font le roman singulier, mais aussi K. 622 et le narrateur qui se perd dans l'achat d'un costume et d'une paire de souliers pour se rendre à un concert).

- une littérature plane ou de la planitude (par opposition à la planéité) puisque les plans, les suites d'événements se superposent pour permettre des anticipations de l'action — ou, faudrait-il dire plus exactement — des anticipations dans l'action en ce sens que ces anticipations créent moins de rupture dans la suite des événements qu'elles ne la reconfigurent (voir, par exemple, Nuage rouge).

- une littérature d'un autre temps dans lequel le futur peut sinon être dans le présent, au moins le contenir grammaticalement, le laisser apparaître et le dire. Peut-on comparer ce genre de temporalité à la temporalité musicale, disons : du jazz ? La réponse me semble être non puisqu'un telle pratique littéraire semble ruiner la possibilité de l'improvisation.

- une littérature qui désoriente ou change les manières de s'orienter, un temps pouvant être dans un autre, il n'y a pas de linéarité stricte, mais une autre linéarité qui est celle de la spirale ou du colimaçon — on monte un escalier en colimaçon, on lève la tête, on ne distingue pas nettement ce qui se trouve au bout et qui forme le point central, on l'envisage pour autant qu'on l'anticipe : c'est là que l'on va.


On a ainsi peut-être affaire à une littérature qui n'est pas anti-métaphysique, mais qui est proprement a-métaphysique : il n'y a pas de sens ou d'événement dernier, absolu, ultime qui vient convertir le récit, le révéler à lui-même, à un narrateur, au lecteur et qui fait qu'il est un récit.
Qu'un roman soit a-métaphysique, cela n'en constitue pas une qualité positive ou négative, mais simplement une qualité. C'est, disons-le ainsi, une catégorie de romans, comme À la recherche du temps perdu appartient à la catégorie des romans métaphysiques (ou "à destin"), L'homme sans qualités (peut-être…) à la catégorie des romans anti-métaphysiques.
Il importe à mon avis de souligner cette qualité des romans de Christian Gailly dans la mesure où certains romanciers ont abandonné la métaphysique au profit de la science, sans autre espèce de critique. C'est le cas de Michel Houellebecq qui place la science au-dessus de la littérature elle-même sans que cela ne semble participer d'une théorie articulée, mais plutôt d'une rhétorique qui désarticule l'écriture car, si la littérature est impuissante et la science toute-puissante, on peut se demander à quoi bon écrire de la littérature (et pourquoi ne pas s'adonner à la recherche scientifique).

Les romans de Christian Gailly me semblent dépourvus de métaphysique (à entendre aussi au sens simple selon lequel il n'y a rien au-dessus des événements qui ont lieu) et à la fois exempt de tout type de superstition — superstition qu'incarne l'attitude de Houellebecq face aux rapports entre science et littérature [il s'agit d'une superstition puisqu'il continue à écrire tout en croyant à la supériorité de la science sur la littérature, l'art et le reste de la culture, des humanités, en général]. Ce n'est pas cette qualité a-métaphysique qui fait des romans qu'écrit Christian Gailly de bons romans, mais cette qualité rend possible la platitude des événements comme autre chose qu'un ensemble d'ersatz d'une réalité qui leur serait supérieure.

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Sans doute, la grande force du roman Les oubliés est que l'écriture ne ronronne pas. Les thèmes du livre (la mort, l'amour, la musique) sont habituels chez Gailly, mais la reprise de ces motifs ne confine pas à la répétition.

Que l'écriture se mette à ronronner, ce n'est pas la marque d'un manque de talent ou de style. Même chez les plus grands écrivains, l'écriture ronronne parfois. Insensiblement, un bruit léger s'installe qui, délicatement, emporte le lecteur au-dessus de ce qu'il lit. Il ne lit plus vraiment, il est comme embarqué par le texte qui le transporte et son son continu. Pour certains lecteurs, ce ronron est même une qualité. La lecture procure une forme d'apaisement, de la tranquillité. Elle n'est pas forcément divertissement ; elle se fait en quelque sorte en mode automatique. (Je crois que même Proust, parfois, ronronne…).

Il a beau être encore question de chats dans Les oubliés, le texte, lui ne ronronne pas. Les phrases son souvent comme coupées arbitrairement, aléatoirement. Une phrase est achevée avant de s'achever. Le texte semble ainsi haleter, faisant entendre des coupures, un souffle court, un souffle qui est peut-être celui de la vieillesse de Brighton, ou celui du mourant. Le texte n'hésite pas, il s'interrompt de manière continue. Il échappe sans arrêt à la facilité de la "petite musique". Il se casse, se brise, s'interrompt, se chahute, se chaote lui-même pour se maintenir comme texte à lire. Tout autant, on le suppose, pour capter l'attention du lecteur qui risque sans arrêt de s'évader dans, par et avec le texte, que pour ne pas céder à la facilité du récit qui se développe linéairement. Là où Nuage rouge procédait par anticipations pour échapper au flux linéaire et monotone de l'histoire qui se raconte, Les oubliés hache les phrases, les halètent littéralement.

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