jeudi 20 mars 2008

l’amorisme esthétique restreint

§ 1. Dans ce qui suit, je soutiendrai une position esthétique, qu’on pourra certes trouver étrange et peut-être même absurde, mais qui ne me semble pourtant pas éloignée de la manière dont nous nous comportons effectivement lorsque, en présence d'œuvres d'art (textes, peintures, photographies, pièces musicales, chansons, installations, sculptures, etc.), ou d’œuvres que nous tenons pour telles, nous disons quelque chose à leur propos, que ce soit un éloge ou un blâme, une évaluation complexe ou une déclaration d’admiration. J'appelle cette position l’amorisme esthétique restreint. Il y aurait là presque matière à théorie si on ne pouvait légitimement douter de la pertinence de forger des théories dans des domaines aussi peu stables que les humanités. C’est, comme je l’ai dit, plus simplement une position, une série d’observations qu’on résume en un nombre des traits réduits et qui, pour ainsi dire, les synthétisent. L’amorisme esthétique restreint peut se formuler de la manière suivante : en dernière instance, nos appréciations esthétiques se réduisent à “J’aime” ou “Je n’aime pas”. Si cette position est dite “restreinte”, c'est que la réduction de nos appréciations esthétiques à des jugements aussi primaires que “J’aime / Je n’aime pas” ne dispense cependant pas d’un exposé des raisons pour lesquelles on aime ou on n'aime pas telle œuvre, tel artiste. Que j’aime tel écrivain et que tous mes jugements le concernant se réduisent à cet amour ou à ce non-amour (qui peuvent avoir des degrés) que je lui porte, cela ne signifie pas que je l’aime sans raisons ou que, d’une quelconque manière que ce soit, on puisse se passer de ces raisons. Si, d’un certain point de vue, l’amorisme esthétique restreint, en tant qu’attitude réductionniste, peut ressembler à la posture d’un dandy, il n’y est cependant pas lui-même réductible. Il ne sacrifie pas la conversation sur l’autel des préférences personnelles.

§ 2. L’amorisme esthétique restreint peut faire penser, d’une part, à une forme d'émotivisme et, d'autre part, peut être considéré comme une branche du non-cognitivisme. Cependant, d’une part, celui qui adopte cette position considère que “J’aime” ou “Je n’aime pas” sont primaires et que le plus important et le plus pertinent réside dans les raisons pour lesquelles on aime ou on n’aime pas telle œuvre. D’autre part, qu’il y ait une vérité en art et qu’on puisse la connaître, cela ne change pas grand-chose. En effet, qu’il y ait des vérités en art ne suffit pas à faire que j’aime ces vérités. Pour prendre un exemple dans un autre domaine que l’art, je peux très bien savoir que la théorie de l’évolution est vraie (dans l’état actuel de nos connaissances) et, pourtant, ne pas supporter que je partage avec les singes une origine commune. La théorie est vraie, mais je ne l'aime pas pour autant. Ce n’est pas irrationnel, ni déraisonnable. Je suis prêt à admettre que la théorie est vraie, mais je n’aime pas cette théorie. Au pire, c’est un peu étrange, mais l’étrange n’est pas inhumain. Ce que je cherche à montrer, par cet exemple quelque peu provocateur, c'est qu'il est possible que, dans certains domaines, la vérité soit indifférente. Supposons que ce soit une vérité qu'À la recherche du temps perdu de Proust soit un chef-d’œuvre et que je n’aime pas ce roman. Je le trouve trop long, trop ampoulé, trop complexe, à cheval sur le roman mimétique [1] et sur le roman qui cherche à rompre avec le mimétisme, ce qui revient au final à dire qu’il n'est pas décidé, etc. Je l'ai lu et puis, à force de m’entendre dire à quel point c’est un chef-d’œuvre, je l’ai relu et encore et encore. Or, à chaque fois, c’est la même chose : je ne peux me résoudre à l’aimer tout simplement. À supposer donc qu'il en soit ainsi, que m'importe au final la vérité ? Qu’il y ait une vérité, mais que cette vérité ne soit pas décisive pour moi, qu’elle ne parvienne pas à l’emporter dans ma manière d’aborder une œuvre, de la considérer et de l’évaluer, ne doit-il pas d'une certaine manière me conduire à, sinon douter de la vérité elle-même, du moins à m'en détourner, à ne pas la considérer comme pertinente ? Je vois bien que l’on pourrait me rétorquer quelque chose d'opposé concernant le fait que je n’aime pas la théorie de l'évolution : “Qu’importe au final que vous l'aimiez ou non puisque vous êtes le produit d'un certain type d'évolution que cette théorie décrit ! Rien ne vous en tient à l'écart et, ce n'est certainement pas parce que vous n'aimez pas cette théorie que vous êtes immunisé contre elle…”. Si l’on pense voir où je veux en venir, je tiens à dire tout de suite qu’il ne s'agit en aucun cas pour moi de faire une distinction entre la science et l'art, de montrer que l'art serait indifférent à la vérité au contraire de la science. Le seul sujet qui m’intéresse ici est l'art et l'esthétique. Or, comme je l’ai dit, à supposer qu’il y ait des vérités dans ce domaine, ces vérités nous sont en dernière instance indifférentes. Ce n’est pas la vérité qui nous détermine à juger telle ou telle œuvre d’une certaine manière, mais le fait que nous l'aimions ou non.

§ 3. Il y a cependant un autre problème sur lequel cette position achoppe, et qui a lui aussi trait à la question de la vérité. Ce problème se situe en quelque sorte à l'autre bout de la chaîne, au niveau des conséquences du jugement esthétique. C’est le problème kantien de la prétention à l'universel des jugements esthétiques. Que les jugements esthétiques prétendent à l'universel, cela signifie que, bien qu'ils ne possèdent pas de valeur de vérité, ils tendent à dire d'eux-mêmes : “C’est vrai”. Il y aurait donc toujours déjà quelque chose de plus dans chaque jugement esthétique que la simple expression d’une subjectivité. Selon cette conception, il y aurait toujours quelque chose de plus que “J’aime / Je n’aime pas” dans un jugement esthétique. On peut faire deux remarques à ce sujet. Premièrement, une autre interprétation de la prétention à l’universel des jugements esthétiques est possible. Selon cette interprétation, dire qu’un jugement esthétique prétend à l’universel ne signifie pas qu’il tend à dire de lui-même : “C’est vrai”, mais plutôt qu’il prétend avoir une égale valeur, une pertinence égale à ceux qui différent de lui. Il tend à se placer sur un pied d’égalité par rapport aux jugements qui, portant sur la même œuvre, le même artiste, disent le contraire de ce qu’il dit. En ce sens, dire d’un jugement esthétique qu’il prétend à l’universel, c’est dire qu’il est un candidat à l’évaluation pertinente de ce sur quoi il porte. Cette interprétation n’a peut-être plus grand-chose de kantien, mais elle permet de mettre en évidence qu’on peut conserver une dimension universelle au jugement esthétique — dimension qui n’est pas négligeable parce qu’on peut se demander à quoi il sert d’énoncer un jugement s’il ne vaut que pour celui qui l’énonce ou pour la communauté restreinte à laquelle il appartient — sans pour autant engager nécessairement la question de la vérité. Deuxièmement, réduire le jugement esthétique à sa dimension amoriste ne signifie pas qu’il soit purement subjectif. En effet, que tout jugement esthétique puisse être réduit à “J’aime / Je n’aime pas” ne nie pas le fait qu’il puisse y avoir des raisons et que ces raisons soient plus intéressantes que le simple fait d’émettre un jugement aussi primaire. Tout jugement esthétique est d’emblée inséré dans une conversation, une discussion qui lui interdit d’être purement subjectif. À quoi bon énoncer un jugement si je l’énonce pour moi-même ? Je n’ai pas besoin de dire : “J’aime les photographies qui composent le livre de Luc Delahaye, L’autre” pour savoir que je l’aime.

§ 4. Une autre objection consiste à se demander pourquoi adopter une telle position si, finalement, ce qui est le plus intéressant n’est pas dans le “J’aime / Je n’aime pas”, mais dans les raisons de cette appréciation réduite à sa plus simple expression, la conversation, la discussion dans laquelle elle prend place et sens. À mon sens, cette position a la vertu de nous dépendre de la croyance en une certaine dimension magique du jugement esthétique. Cette croyance peut prendre deux formes selon que l’on met l’accent sur le jugement ou sur ce à propos de quoi il porte. Le jugement : c’est une capacité particulière dont jouiraient certains individus, qu’il s’agisse par exemple de critiques aux dons spéciaux ou d’experts à l’œil perçant. Il y a certes des individus plus sensibles que d’autres, au regard plus aiguisé, à la culture plus grande, mais ils n’ont pas une faculté supplémentaire qu’il leur permettrait de bien juger. En rappelant que le jugement esthétique se réduit à sa forme amoriste, on souligne le fait que c’est dans l’élaboration du jugement que se fait la différence et non dans le jugement en tant que tel. Ce à propos de quoi porte le jugement : il n’y a pas de réalité spéciale qui serait accessible dans l’art. En un sens, cela vaut aussi pour la croyance en une dimension ineffable de l’art selon laquelle l’art tendrait à montrer l’indicible (pour reprendre en les dévoyant largement les catégories du premier Wittgenstein). Montrer la dimension amoriste du jugement esthétique, c’est montrer que, d’une part, nous avons toujours quelque chose à dire et que nous jugeons à partir de cela, même si c’est primaire. Et, d’autre part, c’est montrer que ce que nous avons à dire n’a d’abord rien d’extraordinaire même si nous pouvons élaborer des discours raffinés, complexes et plus éclairants que ce que laisse présager la seule dimension amoriste du jugement.

§ 5. J’ai employé à plusieurs reprises l’expression “se réduire à” tout en soulignant que si le jugement esthétique se réduit, en dernière instance, à “J’aime / Je n’aime pas”, cela ne met pas entre parenthèses les raisons pour lesquelles nous aimons ou n’aimons pas telle œuvre. Dans une certaine mesure, on pourrait voir là une contradiction : en interprétant “x se réduit à y” comme signifiant la même chose que “x n’est rien d’autre que y”, on ne peut alors pas soutenir que tout en réduisant x à y, il faut prendre en compte d’autres données ou informations pour comprendre ce qu’il en est de x et de y. Or, l’expression “en dernière instance” précise quelque peu le sens et la portée de ce type de réductionnisme. Mon avis est que si l’on remonte la chaîne des raisons qui conduisent quelqu’un à émettre un jugement esthétique, on parviendra à des types de jugements primaires du genre “J’aime / Je n’aime pas”. Et, il sera impossible de remonter plus loin. C’est, si l’on se souvient par exemple du livre d’Elizabeth Anscombe, L’intention, une technique qui consiste à poser la question “Pourquoi ?”. Chez Anscombe, cette technique permet de faire apparaître une causalité mentale et d’identifier les actions intentionnelles [2]. La question de la causalité mentale ne m’intéresse pas ici — c’est un sujet trop complexe pour être traité de manière adjacente. Ce qui m’intéresse en revanche, c’est l’attitude d’Anscombe, attitude qui peut avoir sa pertinence indépendamment de la charge théorique qu’on lui fait porter : lorsque vous voulez savoir pourquoi quelqu’un fait quelque chose, eh bien, vous lui posez la question. Lorsque quelqu’un dit de telle ou telle œuvre un certain nombre de choses, il est possible de lui demander pourquoi il dit cela et d’avoir ainsi accès aux raisons pour lesquelles il dit telle ou telle chose. En lui posant encore la question, et au risque malheureusement de le harceler, on peut remonter la chaîne des raisons jusqu’à cette raison qui n’est première que dans la mesure où il n’y a pas d’autres explications : “J’aime / Je n’aime pas”. Ce n’est pas tout ce qu’il y a à dire sur telle ou telle œuvre, c’est plutôt qu’après cela, il n’y a plus rien à dire. Mon objectif en soutenant un tel réductionnisme n’est donc pas de faire croire qu’il y aurait une équivalence en termes de signification entre tous les jugements esthétiques — y compris les plus élaborés — et des phrases comme “J’aime” et “Je n’aime pas”. Cette position serait proprement absurde. Mon objectif est plutôt de mettre en évidence un socle commun à tous ceux qui portent des jugements sur l’art et sont susceptibles d’aimer et de ne pas aimer. Ainsi, des compétences spécifiques ne sont pas nécessaires au niveau de l’appréciation des œuvres d’art elle-même, mais elles le sont quand il s’agit d’élaborer cette appréciation, de construire un discours qui justifie ou explique l’appréciation elle-même.

§ 6. Je viens d’évoquer la question des compétences (voir aussi § 5.) en affirmant qu’au niveau de l’appréciation esthétique aucune compétence spécifique n’est nécessaire. Je précise que je pense qu’il en est ainsi parce que l’appréciation esthétique est en premier lieu une réaction à une œuvre. Cette réaction peut prendre des formes plus ou moins complexes, plus ou moins diffuses dans le temps. S’agissant de la perception d’une œuvre qui prend la forme d’un objet ou d'une photographie qui présente en gros plan le visage d’une personne, la réaction peut avoir lieu de manière quasiment instantanée. S’agissant en revanche d’un roman ou d’une chanson pop, cette réaction prend généralement plus de temps (le temps de lire le roman ou d’écouter la chanson). On peut modérer cette distinction en soulignant que je peux cesser de lire un livre dès ses premières pages si, par exemple, je trouve que le style est insupportable et cesser d’écouter la chanson si l’harmonie me paraît médiocre. Inversement, je peux m’attacher à certains détails du portrait. Dans tous les cas, cependant, je réagis à ce que je perçois. Que la perception et la réaction soient informées par la culture, l’histoire personnelle, l’habitude, la fréquentation de galeries d’art contemporain, de concerts rock, etc. ne change rien au fait qu’il y a toujours réaction. Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas la nature de la réaction, mais le fait que les gens réagissent à ce qu’ils perçoivent. À mon sens, si les gens ne réagissent pas de la même manière à ce qu’ils perçoivent, leur mode de réaction est le même et peut prendre deux formes : acceptation / rejet. Ce n’est qu’au niveau supérieur de l’élaboration d’un discours au sujet des œuvres qui sont appréciées que des compétences spécifiques sont mobilisées et font apparaître des différences entre les personnes. Pensons par exemple à deux personnes qui n’aiment pas Picasso. L’une justifie son rejet en expliquant que ses enfants peuvent faire la même chose. L’autre en soutenant que, dans une certaine mesure, la place de Picasso dans l’histoire de l’art est rétrograde, puisqu’il continue de peindre alors que l’époque serait à l’abandon de la peinture au profit d’autres formes artistiques : disons qu’il tolère Picasso jusqu’au cubisme, mais le conteste par la suite. La première justification, parce qu’elle fait preuve d’une profonde ignorance, est difficilement acceptable. La seconde justification est discutable, mais elle ressemble à quelque chose de suffisamment élaboré pour être discutée. Une réponse à la première explication consisterait à encourager cette personne à étudier l’histoire de l’art pour corriger son ignorance. Mais, une réponse de ce type suggère en outre que le fait d’éduquer la personne permettrait d’éduquer son jugement et tend à faire croire que, par suite, elle serait naturellement conduite à réviser sa première appréciation. Or, rien ne nous dit que l’éducation invalide l’appréciation. Il est tout à fait possible qu’ayant acquis des connaissances en histoire de l’art, cette personne maintienne son appréciation et se rabatte sur l’autre explication. Cette équipossibilité montre que jugement et réaction sont indépendants. Si je fais pencher la balance du côté de la réaction en soutenant que la réaction (acceptation vs. rejet) est première, c’est qu’il me semble que le jugement est une réaction élaborée, ou — pour être plus précis — une élaboration de la réaction. Nous ne jugeons que dans certaines circonstances : lorsque nous sommes en présence d’autres appréciateurs, que ceux-ci soient d’autres personnes que nous ou que je sois en position de réviser une appréciation précédente (lorsque, par exemple, que je m’aperçois que je n’aime pas telle œuvre d’un artiste dont j’ai pourtant aimé celles que j’ai vues jusqu’alors). Nous pouvons donc ne pas juger. Il est moins probable en revanche que nous puissions ne pas réagir (en laissant de côté le cas extrême d’un super stoïcien de l’esthétique).

§ 7. Il n’y a pas de goût sûr. Les experts, les galeristes, les critiques, les commissaires d’exposition ne sont pas des spécialistes de l’appréciation. Ce sont des spécialistes du jugement. On peut parler des goûts et des couleurs pendant des heures, et ces conversations pourront s’avérer passionnantes, pour peu que des gens passionnants y participent, mais il est douteux qu’elles conduisent à la conclusion que le goût des uns prévaut sur le goût des autres. Cela signifie bien qu’en matière de goût, tous les goûts sont la nature et tous les goûts se valent. Mais, il n’en va pourtant pas de même des jugements. Un jugement comme “J’aime beaucoup Cézanne” ne saurait avoir une valeur égale à celui-ci : « L’art de Cézanne n’est peut-être plus aujourd’hui la source débordante de modernité qu’il était il y a trente ans, mais sa nouveauté et ce qu’il faut bien appeler son brio demeurent incontestés. En dépit de l’expérience que nous en avons, il reste quelque chose d’indiciblement vif et soudain dans la manière dont le léger couperet de sa ligne bleue peut séparer de sa masse le contour d’un objet [3]. » Son raffinement, son élaboration, sa complexité et sa précision le distinguent. Mais, c’est sans doute parce qu’il se trouve fort éloigné dans la chaîne des raisons de l’appréciation, la réaction à la perception, dont il découle pourtant. Or, aussi complexes que soient nos jugements, aussi élaborées que soient nos explications, nous ne pouvons tout simplement pas les couper de la réaction à une œuvre dont ils procèdent. À ce titre, le jugement esthétique ne jouit d’aucune espèce d’autonomie. Il a peut-être ses règles propres, mais celles-ci ne valent rien si elles ne sont pas toujours renvoyées aux réactions dont elles dérivent. Aussi raffiné soit-il, le jugement a toujours une origine réactionnaire.


Notes

[1] J’emprunte ce terme à Henri Godard, Le roman modes d’emploi, Paris, Gallimard, 2006, p. 11.
[2] Voir, notamment, Elisabeth Anscombe, L’intention, Paris, Gallimard, 2002, § 12 et § 19.
[3] Clement Greenberg, « Cézanne », in Art et Culture, Paris, Macula, 1988, p. 59.

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