mercredi 23 avril 2008

écrire — la musique : I. § 10 : la musique dans la vie

"Le comportement qui consiste à évaluer est devenu une fiction pour celui qui est assailli de tous côtés par les marchandises musicales standardisées." (T.W. Adorno, Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute, p. 8.)

Il faudrait prendre cette phrase, cette thèse, au pied de la lettre, au sens propre du concept de “fiction”. La musique est standardisée, au moins en ce sens que sa production l’est, au sens de sa reproductibilité infinie (disque, mp3, etc.). Dans un tel contexte, la fiction est un moyen de s’approprier une musique qui se présente en quelque sorte sous une forme impersonnelle pour l’auditeur.

Un exemple de ce type d’écoute fictionnelle est la manière de romancer certaines, comme c’est le cas dans certains couples qui s’approprient la musique en tenant une chanson pour la leur (« C’est notre chanson », dit-elle ou dit-il). Ce thème de la propriété érotique / romantique a été développé par le cinéma. Face à des chansons qui répondent à des canons qui les rendent peu différenciables (la chanson d’amour, le slow, la ballade, etc.), il y a une manière d’en rendre une en particulier unique et qui consiste à l’inscrire dans une histoire personnelle.

On dit souvent que les chansons accompagnent la vie, qu’elles parlent aux gens, mais il se pourrait fort que ce soient eux, les gens, qui les fassent en réalité parler, d’une part, en les associant à certains moments-clef de leur vie (rencontre, rupture, etc.) et, d’autre part (mais, c’est en fait dans un même geste), en les investissant d’une dimension symbolique.

On pourrait ainsi soutenir d’un auditeur triste qui écoute une ballade pathétique que c’est la chanson qui déclenche la réaction émotionnelle mais, dans la mesure où n’importe quelle chanson d’un genre donné est susceptible de provoquer cette réaction — ce qui met en évidence le caractère standardisé de la chanson d’amour — il est possible de soutenir que ce n’est pas tant la chanson qui émeut que la manière dont l’auditeur l’inscrit dans sa propre vie qui détermine sa réaction à la chanson.

Une réflexion approchante est faite par le personnage de Rob dans le livre Haute fidélité : 

"Est-ce que je me suis mis à écouter de la musique parce que j’étais malheureux ? Ou étais-je malheureux parce que j’écoutais de la musique ?" (Nick Hornby, Haute fidélité, p. 25)

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