mardi 13 mai 2008

l’amorisme esthétique restreint, § 6. bis

§ 6 bis. En fait, la possibilité d’une absence de réaction mériterait une discussion à part entière. T. D. Griffiths, J. D. Warren, J. L. Dean et D. Howard, rapportent le cas d’un individu qui, à la suite d’une attaque, a perdu ses émotions musicales sans perte de la perception musicale (*). Il avait l’habitude d’écouter Rachmaninov et en tirait un plaisir unique. Après son attaque, il témoigne d’une perte de ses émotions à l’écoute de Rachmaninov. Les auteurs de cette étude tirent de ce cas la conséquence que « l’effet émotionnel d’une pièce musicale n’est pas prédéterminé par de simples propriétés acoustiques » (p. 345). Il est donc possible — à la suite de circonstances exceptionnelles — de ne pas réagir. Mais, cette absence de réaction semble être une anomalie. La question se pose, en outre, de savoir si cette absence d’émotion (l’individu ne peut plus réagir comme il le faisait avant son attaque à la musique qu’il aimait et qu’il prenait du plaisir à écouter) implique ou non une suspension du jugement. L’individu pourrait encore émettre un jugement sur la musique de Rachmaninov, mais ce jugement ne serait-il pas dépendant de ses seules écoutes passées ? Rien n’indique qu’en l’absence d’une émotion un jugement soit seulement possible. On peut soutenir qu’une expérience esthétique de la musique a lieu lorsqu’on prête attention aux aspects formels ou structurels de la pièce qu’on écoute (*). Cependant, si cette « appréciation formelle » permet de décrire l’œuvre (thème, variations, changements de rythme et de tempo, etc.), il est douteux qu’elle permette de formuler un jugement esthétique sur l’œuvre. Elle permet de déterminer si oui ou non l’œuvre est bien construite, si elle obéit à certains canons, à certaines règles formelles, elle permet dans le cas d’œuvres nouvelles de découvrir des règles, mais elle ne permet pas d’évaluer la dimension esthétique de l’œuvre. En outre, dans le cas où il n’y a pas de règles prédéfinies (musique free, musique improvisée, certaines formes de post-rock, etc.), on ne peut tout simplement rien dire en l’absence de réaction. Cette réaction n’est pas épuisée par le fait de ressentir du plaisir à l’écoute d’une pièce musicale. Un profond sentiment de malaise à l’écoute d’une pièce peut suggérer qu’il y a quelque chose dans sa structure qui cloche. Inversement, un sentiment de plaisir face à une pièce construite d’une manière étrange peut nous encourager à étudier la manière dont elle est construite. Tout ceci est très bien. Toutefois, rien n’indique que sans réaction (dans l’exemple présenté ci-dessus : sans émotion, sans plaisir) il soit possible de porter un jugement esthétique sur une œuvre. Il semble donc qu’il faille effectivement reconduire le jugement à l’origine de la réaction dont il procède.



(*) T. D. Griffiths, J. D. Warren, J. L. Dean et D. Howard, « “When the feeling’s gone” : a selective loss of musical emotion », Journal of Neurology Neurosurgery and Psychiatry 2004 ; 75 : 344-345.
(*) Noël Carroll, « Quatre conceptions de l’expérience esthétique », in Cometti, Morizot, Pouivet, Esthétique contemporaine, pp. 101-142.

1 commentaire:

Kevin Melchionne a dit…

Jerome, Thanks for alerting aestheticians in the US to your blog. It found L'amorisme esthetique restreint particularly interesting. It speaks to the issue of the relation of our knowledge to our aesthetic responses. How do we evaluate beliefs of aesthetic quality when their is no accompanying feeling of aesthetic satisfaction? See my "Acquired Taste" (2007) in the journal Contemporary Aesthetics for the inverse phenomenon, trying to acquire a taste for something that I know is good when I simply do not like it. -Kevin Melchionne