samedi 10 mai 2008

pourquoi déstructurer le récit ou déconstruire la narration ? (notes à partir de 21 grams, pulp fiction et buongiorno, notte)

Cette question se pose parce que l’on peut être enclin à se demander en quoi une telle volonté de ne pas raconter de manière linéaire une histoire que l’on veut pourtant raconter (c’est ce que j’appelle : « déconstruction de la narration ») est justifiée. Il y a un moment où l’on se demande en quoi il ne s’agit pas purement et simplement de faire valoir une certaine virtuosité dans le montage.

La question qui se pose est celle de savoir ce qu’une telle déstructuration apporte à l’œuvre. On peut dire :

D1 : Il s’agit de déconstruire la narration.

Mais, de quelle narration s’agit-il ?

Dans un fils comme 21 grams de Alejandro González Iñárritu, il ne peut s’agir de la narration en général, ce que l’on serait en droit d’attendre, en un certain sens. Il ne s’agit donc pas d’un processus de déconstruction. Une condition nécessaire à l’accomplissement d’une déconstruction de la narration est que la narration soit le sujet du film : il est nécessaire que l’histoire que l’on raconte soit l’histoire de la narration.
À quoi bon, dès lors ?

D2 : Il s’agit de déconstruire une histoire.

En ce sens, ce que l’on veut dénier, ce serait la causalité : un événement n’en implique pas un autre, selon une règle. Pourtant, c’est cela que le personnage interprété par Sean Penn veut faire valoir : les événements n’ont pas lieu au hasard.
On pourrait ainsi dire que les personnages cherchent à introduire du sens dans une histoire qui n’en a pas. Mais, en déstructurant le récit, on ne montre pas que les événements n’en ont pas. On montre en fait le contraire : on montre qu’il faut raconter l’histoire non-linéairement pour la faire voir autrement.

La question que je me pose est celle de savoir pourquoi la déstructuration fonctionne pour un film comme Pulp fiction de Quentin Tarantino et non pour 21 grams.

Ce qui fait la différence, c’est que dans Pulp Fiction, s’il y a une déconstruction de la narration, celle-ci a une fonction narrative. La déconstruction — au sens de la présentation de l’histoire dans un ordre différent de l’ordre chronologique — crée une tension narrative supplémentaire. Ce que chercherait ainsi Tarantino, c’est que le spectateur ne se pose pas seulement la question : “Qu’est-ce qui va se passer ?”, mais aussi : “Qu’est-ce qui s’est passé ?”. L’explication de la tenue ridicule des personnages de Jules et Vincent n’intervient que vers la fin du film alors que dans l’ordre chronologique, elle intervient quasiment au début. La narration déconstruite introduit ainsi une intrigue supplémentaire qui est en fait le cœur du film : celle de la conversion. Les événements qui ont lieu conduisent le personnage de Jules a interprété différemment le texte biblique qu’il cite avant de tuer. En défaisant la linéarité de l’histoire, Tarantino rejette à la fin de son film une scène qui intervient plus tôt dans l’histoire, et met l’accent sur cet aspect plutôt que sur un autre.

Je prends un autre exemple : Buongiorno, notte de Marco Bellochio. Il y a deux sujets à son film : un sujet historique qui est l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges et un autre sujet qui est un sujet théorie, à savoir : la fiction vs. la réalité.
Si j’avais dû faire un tel film, j’aurais montré Aldo Moro libre dans les rues de Rome, comme le fait Bellochio, et seulement les images d’archive de ses obsèques publiques en mettant l’accent, comme Bellochio le fait, sur le fait que le corps d’Aldo Moro n’était pas présent à ces/ses obsèques. Je n’aurais pas montrer les trois membres masculins des Brigaes Rouges emmenant Aldo Moro les yeux bandés pour l’exécuter parce qu’une telle scène dérange le dispositif de déconstruction mis en œuvre par le film (fiction vs. réalité & problème de la culpabilité) : elle dérange le dérangement déconstructionniste.

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