mercredi 9 juillet 2008

écrire — la musique : I. § 12 : interruption

Chaque écoute est marquée par la possibilité de son interruption.

Plus encore qu’une fausse note, une voix qui se brise, une corde qui casse, cette possibilité d’une interruption est le danger majeur que doit affronter la musique. La musique peut supporter bien des erreurs, bien des couacs, bien des approximations — ces erreurs, couacs, approximations sont même des passages obligés dans l’apprentissage de la musique — mais, ce que la musique ne supporte pas, c’est de ne plus être entendue.

Chaque écoute interrompue met un terme à la musique. Celle-ci n’est plus alors entendue ; elle peut encore être jouée, mais, en un sens, qu’importe ? À qui importe une musique qui serait jouée, mais qui ne serait pas entendue ? À quoi bon une musique que l’on ne pourrait plus écouter ?

Entendre une mélodie, par exemple, présuppose la continuité.

Comme Husserl l’a fait remarquer, une question se pose : comment peut-on entendre une mélodie comme présente, l’entendre actuellement, alors que les premières notes qui la constituent sont passées et que les notes suivantes ne sont pas encore audibles ?

Entendre une mélodie engage, selon Husserl, trois actes distincts mais quasi simultanés : un acte de rétention qui consiste à se souvenir de ce qui vient d’être perçu ; une impression originale qui consiste dans la perception de ce qui a lieu en ce moment ; et, un acte de protention qui consiste à anticiper ce qui aura lieu l’instant après l’instant présent. Seule, cette triple activité permet de maintenir la continuité nécessaire à la perception d’une mélodie.

L’interruption de l’écoute vient briser cette continuité.

Généralement, cette continuité se rompt lorsque l’auditeur que tu es est distrait par un événement extérieur qui produit un certain son et détourne ton attention. Distraction extérieure, tu ne suis plus la mélodie, le flux qui la constitue est interrompu, tu ne sais plus où tu en es.

C’est un phénomène somme toute banal. Seulement, il arrive parfois que ce soit la musique elle-même qui produise cette distraction.

La musique s’interrompt et reprend. Le temps d’un instant, d’une interruption précisément, c’est le silence qui se fait et pourtant, ce n’est pas même le silence puisque tu t’attends à entendre autre chose que le silence. Tu t’attends à entendre quelque chose que tu aurais dû entendre puisque, normalement, la musique est fondée sur la continuité.

À ce moment, de continuité, il n’y en a plus : la musique te fait entendre la rupture, l’absence de flux continu, le manque. Tu manques de musique.

Je n’invente pas cet événement. Il a lieu dans la musique elle-même. Ce sont certaines musiques amplifiées qui le font entendre. Amplifiée, la musique peut être maltraitée, sabotée, interrompue volontairement.

La possibilité de l’interruption plane sur l’écoute. Il arrive qu’elle intervienne, se réalise, dans la musique. Renvoyé à son écoute, il se peut que l’auditeur entende dans le manque de musique, ce qu’écouter demande.

L’interruption de la musique n’annule pas l’écoute, elle fait entendre ce qu’exige l’écoute de la musique.

Elle fait entendre ce qu’il faut pour que la musique se fasse entendre.

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