mercredi 20 août 2008

richard avedon au musée du jeu de paume


Après avoir vu l’exposition Richard Avedon au Musée du Jeu de Paume — comme tout le monde, ou presque, je crois — je me pose une question — comme tout le monde, ou presque, je l’espère — : comment est-il possible d’être aussi bon et aussi mauvais en travaillant toujours de la même manière ? Comment est-il possible d’être aussi près du corps, des marques qu’il porte et exhibe et aussi vain ? Comment est-il possible de montrer le seul torse meurtri d’Andy Warhol dans une pose à la fois érotique et terrifiante qui montre — n’ayons en l’occurrence pas peur des clichés — le sexe et la mort réunis en un morceau de corps recousu et d’annuler une image en ne montrant d’une célébrité que son aspect le plus convenu, le plus acceptable — la photographie de Björk est enblématique de cette fadeur — en la laissant ne montrer d’elle-même que son visage connu et reconnu et rien d’autre ? Et aussi : comment être photographe de mode et l’auteur de la série In the american west ? C’est-à-dire : comment maintenir ensemble deux pôles qui semblent si radicalement opposés, l’esthétisme banal de la beauté glamour et l’esthétique dure mais franche, presque totalement honnête, des gens ordinaires ?

In the américan west est aussi pertinent et riche dans ses images photographiques proprement dites que dans ce dispositif qui consiste à localiser et dater les images et nommer les modèles. Là où tout le monde oppose le célèbre et l’anonyme, Avedon aborde chacun de ses modèles avec la même dignité que le top modèle. Leur nom et leur fonction sont énoncés en même temps que leur corps est exposé. À la limite, cela n’ajoute rien à l’image elle-même — chaque image est parfaitement intelligible, rien n’y est caché, toutes les images sont impudiques et intransigeantes au sens où elles montrent le modèle sans s’attendrir : tout est là, comme s’il n’y avait besoin d’aucune intention particulière, comme s’il fallait simplement regarder, choisir le bon angle, le bon éclairage, ni pitié ni humanisme, à chaque fois inutiles —, mais le dispositif place l’ordinaire au niveau du célèbre. Ne le hisse pas. Non. Mais fait dire au photographe quelque chose comme : « Ici, je ne fais peut-être pas la même chose que là, mais je ne condescends à rien. S’il y a un intérêt dans ces images, il n’est pas humaniste. Il n’est pas non plus dans la bravoure du photographe de mode qui s’intéresse aux simples gens. Il est dans le corps de chacun d’entre eux, nommables, nommés, dans la manière d’attirer l’attention sur eux et de l’y arrêter, dans la nécessité de le faire. ».

Et, en fait, il est probable qu’il n’y ait pas deux pôles entre lesquels Avedon serait écartelé tant il semble que c’est la même attitude formelle qui est à l’œuvre quand il photographie le torse de Warhol et l’ouest américain. Le torse seul de Warhol le détache de l’espèce d’aura qui accompagne le visage célèbre. Ce torse est nommé pour être identifié et montré en laissant seulement perceptible ce que le photographe veut montrer : un corps posé entre chair érotisée (les doigts tendus sur le bas-ventre le tee-short remonté comme une femme le ferait pour montrer ses seins dans une pose pornographique) et la chair qui a échappé à la mort (les cicatrices entre traces de couture et marques des points d’impact). En somme : détacher le corps de son image connue et reconnue sans cependant l’anonymer pour montrer des événements simples : la mort et l’amour.

La différence, donc, entre ces photographies et les autres — les mauvaises et les bonnes — ne dépend pas du degré de célébrité des modèles (moins c’est célèbre, mieux c’est), mais de la manière de montrer des corps. L’une — qui fait les mauvaises photographies — ne cherche dans le corps qu’à en offrir une image facile, une image que tout le monde peut accepter parce qu’elle tire l’essentiel de ce qu’elle a à montrer du caractère photogénique du modèle — en ce sens, tout le monde a déjà accepté l’image avant même qu’elle ne soit vue. L’autre — qui fait les bonnes photographies — ignore le photogénique. Vraiment ? Pas si sûr. Du moins, elle n’est pas attachée au caractère photogénique du modèle et, puisque ces photographies peuvent être aimées, fabrique du photogénique avec du photographique.

Fabriquer du photogénique avec du photographique ne signifie pas le primat du medium sur le contenu. Cela signifie que l’image est complètement dans ce qu’elle fait. L’image de mode ou l’image d’une célébrité est facile parce qu’elle n’est pas la seule cause de son effet : le modèle l’est aussi et, fréquemment, il l’est au premier chef. Quand Avedon photographie l’ouest américain, ce sont ses seules images qui agissent et, si une certaine aura enveloppe les modèles photographiés, celle-ci ne précède pas la photographie. Non. Elle en procède.

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