dimanche 14 septembre 2008

sur christian gailly

Certains écrivains, en plus d’écrire de bons livres, ont des idées. Christian Gailly, lui, en a au moins une : la littérature a abouti à l’écriture de livres qui ne sont pas faits pour être lus. Il cite comme exemple Finnegans Wake de Joyce [1].

Je remarque deux choses : (1) est-ce possible un livre qui n’est pas fait pour être lu ? et (2) n’y a-t-il pas une différence à faire entre « lu » et « lisible » (Gailly ne fait pas cette distinction, il emploie les deux termes indifféremment) ?

(1) À supposer que ce soit possible, un livre qui n’est pas fait pour être lu est-il encore un livre ?
(2) Un livre qui n’est pas fait pour être lisible n’est pas forcément identique à un livre qui n’est pas fait pour être lu. Ce peut être un livre qui est fait pour poser des problèmes de lecture (au sens le plus simple et non herméneutique du terme), qui est fait pour rompre les habitudes de lecture. À la rigueur, c’est ce qu’on devrait dire de tout livre qui invente quelque chose : il n’est pas lisible parce que le lecteur doit acquérir au moins une compétence nouvelle pour le lire.

Ce n’est pas cependant ce que veut dire Gailly. Il veut dire, pour simplifier, que la littérature a fini par devenir mauvaise [2] : toutes les histoires ont été racontées et, à force de chercher de nouvelles histoires à raconter, les écrivains ont fini par écrire des livres qui n’étaient pas faits pour être lus. Gailly écrit en partant de cette idée. Ce qu’il fait, c’est réduire ses histoires à un schéma très simple, une sorte de triolet : musique (art) / mort / amour, qui peut être répété, repris dans chaque nouveau livre. Cette réduction de l’histoire consisterait ainsi à rendre le livre toujours lisible. L’histoire étant toujours la même, ou toujours semblable à la précédente (depuis, disons K.622), elle cesse d’être la forme. Elle n’est pas ce qu’il y a à comprendre (ce n’est pas de la littérature à destin comme on peut encore en trouver chez Échenoz, par exemple). Ce qui arrive aux personnages est parfaitement prévisible. Ce qui ne l’est pas, c’est l’écriture, ce qu’on peut appeler « le style » et qui consiste en la manière dont les phrases sont faites. Comme on n’apprend rien dans l’histoire, ou presque rien, il faut lire le texte, s’attacher aux phrases, à la manière dont elles sont faites exactement. Il n’y a pas de dimension morale de la littérature (du genre : « Regardez ce qui arrive quand on dit toujours la vérité »). Ou, du moins, celle-ci n’est pas à rechercher dans le sens du récit. S’il y a une dimension morale de la littérature, elle est dans l’écriture elle-même, indiscernable de la somme de toutes les phrases exactement. Ce n’est pas un supplément, quelque chose qui surviendrait sur la suite des phrases les unes à la suite des autres (comparez, par exemple, aux innombrables lectures moralistes d’À la recherche du temps perdu sensées mettre en évidence le sens du roman, comme si celui-ci devait émerger du texte). La morale — et, il suffit de lire les livres de Christian Gailly pour savoir qu’il y en a une — est dans le texte même, dans la suite de phrases qui le composent. Pas ailleurs. L’histoire, c’est toujours la même chose (un peu comme la version française du seinesgleichen geschieht de Musil). L’écriture, non.






[1] Entretien paru dans L’humanité du 10.01.2002.
[2] Il faudrait se demander pourquoi il cite Joyce et pas aussi Beckett.

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