jeudi 9 octobre 2008

de l'étrangeté qu'il y a à posséder son livre



De l’étrangeté qu’il y a à posséder ses livres et — mais, c’est sans doute le même — de l’étrangeté de quelque chose qui t’appartient en tant que chose et en tant qu’œuvre de l’esprit (c’est comme ça que parle le droit français, pas moi). De l’étrangeté qu’il y a à toucher, sentir, voir, etc. quelque chose qui t’appartient non pas seulement comme une œuvre, cependant, mais aussi comme un objet, c’est-à-dire : tenir l’objet, savoir qu’il est là enfin, qu’un exemplaire prendra place nécessairement dans sa bibliothèque, qu’il y restera, qu’il prendra la poussière et que, même s’il ne deviendra jamais un livre tout à fait comme les autres, il fera partie de cette collection de livres qui forment une bibliothèque. Et puis : posséder et non pas lire. C’est en quelque sorte impossible, impensable. Se lire et se relire et se lire encore une fois et se relire une dernière fois. Oui. Mais, se lire, comme ça, comme on lirait un autre livre. Non. C’est la limite — c’est ce que j’imagine, aujourd’hui, alors que je ne les possède que depuis peu et que, bientôt, de ces vingt exemplaires, un seul peut-être seulement m’appartiendra encore — de la similitude entre son livre et un autre livre. De l’étrangeté, donc, de posséder son livre, l’envie que je peux bien avoir de ne pas m’en séparer, d’en garder un pour moi, ne serait-ce qu’un seul, pour qu’il soit là, à peu près toujours, pour qu’il ne me quitte pas, pour que je puisse me souvenir — quand même ce serait le dernier écrit par moi — que, au moins, j’aurais fait ça. J’aurai fait ça. J’aurai écrit un livre. Le pire, ce n’est pas la vanité, l’amour de soi auquel un livre peut donner naissance (si peu, en fait : à peine le livre fait, déjà on pense à autre chose), le pire, c’est de vouloir garder la trace physique qui occupe un certain volume de l’espace dans lequel on vit de ce que l’on aura fait, comme si la mémoire et / ou le savoir ne suffisait pas, comme s’il fallait en plus l’objet, la chose, le fétiche, non pas tant pour l’exhiber — je me montre — je te montre que c’est moi l’auteur — que pour savoir qu’il est là et, c’est ce que j’imagine, à l’occasion, se reposer un peu dessus. Souffler grâce à lui. Se dire — je ne sais pas, moi : tout n’est pas nécessairement pourri. Ou — je ne sais pas, moi : quelque chose du genre. Se dire : j’aurai au moins écrit un livre. Au moins un. Et aussi : que tout ça, c’est sans doute parce que c’est un livre. C’est-à-dire : un objet qui a une valeur incommensurable aux autres objets. Comment dire ? Ça a commencé avec la bibliothèque de mes parents, avec un certain livre que me lisait mon père pour m’endormir (mot à mot : les mythes grecs), avec certains livres que me faisait lire ma mère, ensuite. Et après : avec les livres que je lisais, avec les livres que j’accaparais (de cette accaparation, je suppose, des libraires — marseillais — pourraient témoigner et en rire, sans doute, aussi). Et comme l’accaparation de livres sera toujours incommensurable avec l’accaparation de la richesse — même si c’est de la richesse que je dépense et qu’il faut bien accaparer de celle-ci pour accaparer de ceux-là. Et qu’ainsi avoir un livre à soi, c’est l’événement le plus étrange du monde parce qu’avoir affaire aux livres a toujours été jusqu’à présent avoir affaire à quelqu’un d’autre : le lecteur (celui qui me lisait le livre), le conseilleur (celle qui me donnait tel livre à lire), l’auteur (celui dont je lisais le livre). Aujourd’hui, alors que je lis mon nom sur la couverture, ce n’est pas que je ne me reconnais pas (je n’aime pas ce genre de rhétorique). Non. C’est vraiment le tout autre.

Alors, le contenu ? Non. Pas un mot. Chut.

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