samedi 22 novembre 2008

images photographiques : § 9. modèles

Qu’il y ait des photographies ratées, c’est-à-dire des photographies dont leur auteur au moins considère qu’elles ne répondent pas aux critères de correction d’une image photographique, disons : cadrage, lumière, netteté, couleurs, etc., prouve que l’homme n’en est pas absent.

L’existence de telles photographies montre, qui plus est, que l’image photographique n’est pas transparente : la référence n’est pas accessible par simple projection de l’image sur la scène qui est supposée lui correspondre comme si à chaque point de l’image correspondait un point de la scène. Pour autant, la photographie n’est pas opaque en tant que telle : elle échappe à la catégorisation opaque vs. transparent dans la mesure où aucune image n’est entièrement opaque ou transparente. Même l’image supposée absolument transparente, comme la photo d’identité ne l’est en fait pas en raison certes du dispositif technique qui peut, par le flash, écraser, aplatir les traits d’un visage ou, au contraire, en accentuer d’autres jusqu’à rendre quasiment méconnaissable. Mais encore en raison de l’attitude du modèle qui sait qu’il doit donner de lui-même une image policée et neutre, une image administrative, c’est-à-dire : non pas une image à son image, mais une image à l’image qu’il se fait de ce que doit être une image obéissant à des règles administratives.

Une telle image sera celle qui, par exemple, met l’accent sur des signes particuliers tels que le port des lunettes, signes qu’un photographe de mode ou un portraitiste tendraient à masquer, à faire disparaître, pour mettre l’accent sur des particularités plus personnelles du visage du modèle, comme l’insistance d’un regard myope qu’aucune prothèse ne vient corriger. Ce sera encore une image de laquelle sont absentes certaines marques d’appartenance à une communauté ethnique et / ou religieuse, véhiculant par ce biais une conception libérale (au sens philosophique du terme qui l’oppose à la conception communautarienne) de l’identité.

J’insiste sur la photo d’identité parce qu’un tel type de photographie fait de nous tous des modèles. En tant que modèles posant pour un photographe ou un dispositif automatique, nous obéissons souvent à des modèles. Dans le cas de la photo d’identité, nous obéissons en tant que modèles à un modèle de photographies défini par des règles de l’administration qui recherche quelque chose de précis : l’identification de l’individu, et qui retrouve par les moyens qu’elle met en œuvre afin d’obtenir ce qu’elle recherche la conception de l’identité qui préside à sa recherche.

Parfois, cependant, la photo d’identité échappe à la règle administrative et on voit poser dans les photomatons des jeunes gens qui grimacent, s’embrassent, montrent des parties de leur anatomie qui sont le plus souvent cachés, etc. Le dispositif technique est toujours automatique, mais le modèle, quant à lui, saisit cette absence de l’homme derrière l’objectif pour photographier des comportements, des attitudes, des gestes qu’ils n’oseraient pas sous le regard d’un photographe.

L’automatisation libère ainsi le modèle, elle le libère de cette relation photographe / modèle dans laquelle il peut se sentir manipuler, dans laquelle il est observé et comme disséqué par le regard expert du photographe. Dans ce rapport sans désir aussi d’où le photographe est absent, le modèle ne destine ce genre d’images qu’à lui-même ou à ses proches. Ces images sont des images dans lesquelles le modèle obtient une image de lui qui n’obéit qu’à ses propres exigences éthiques de monstration d’une version de lui libérée et, peut-être exactement, délurée.

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