mercredi 24 décembre 2008

écrire — la musique : II. § 2 : morte

Dans les semaines qui ont précédé la mort de ma mère, je n’ai pensé à aucune phrase autant qu’à celle-ci : « Aujourd’hui maman est morte ». Je ne devais pas être le seul, ce jour-là, après, plus tard, à perdre ma mère, à devoir constater la mort de ma mère. C’est certain. Mais, avant sa mort, ce qui l’est, certain, c’est que je me sentais comme appartenant à une autre famille, une famille d’auteurs, moi qui n’ai rien écrit ou presque, écrivant qu’ils avaient perdu leur mère.

Écrire la mort de sa mère, on peut le faire en un roman, ce sera donc une fiction, ou pas, du moins, ce sera scellé du sceau de la fiction. Écrire la mort de sa mère, on peut le faire au détour d’une étude personnelle à propos de la photographie, c’est autre chose. Écrire la mort de sa mère, on peut le faire en parlant d’un autre, en parlant d’Augustin, d’un saint, de sA, comme on voudra. Ce n’est pas non plus un roman. Non, c’est le moment où la théorie, change de forme, cesse d’être soi-même et se fictionnalise.

Alors, moi. Quoi de moi ? Qu’en est-il de moi ? Et aussi : est-ce donc cela parler de la mort de sa mère, précisément : ne pas parler de sa mère, mais parler de soi : draper dans un ultime voile de pudeur la mort pour ne parler que de soi, sans verser une larme ou bien non sans verser une larme, mais bien en ne parlant que de soi, en ne faisant jamais que cela ?

Cette phrase qui occupait toutes mes pensées (inutile de dénombrer combien de fois je me la suis répétée), cette seule phrase, parce que presque jamais je n’ai cherché à me souvenir de ce qui devait la suivre, quoique, lorsque je le faisais, la suite me semblait bien fade comparée à ce qui y préludait, cette seule phrase donc, occupant toutes mes pensées, me plaçait dans une certaine lignée, involontairement. Ce n’est pas comme malgré moi, mais bien malgré moi que je pensais que j’appartenais à une lignée d’individus écrivant ayant perdu leur mère et l’ayant écrit selon divers modes : Camus, Barthes, Derrida. L’Institution, le Collège, l’École. Passons.

Passons au jour de la mort de ma mère : tout ça — balayé — d’un trait — balayé — plus rien de tout ça, mais bien moi, seulement moi, c’est tout — le reste — d’un trait — aujourd’hui maman est morte — maman est une morte et pour toujours — aujourd’hui. C’est tout — le reste — balayé — il ne reste que moi ce jour-là, pas seul, non, je crois que seul c’eut été trop simple, trop évident, c’eut été un cliché aussi, seul, seul au monde, ou je ne sais trop quoi d’autre, moi qui devais appartenir à une lignée, à une famille reconstituée sur les morceaux des textes des morts illustres. Non pas seul, cela m’eût été comme impossible, en un mot me dédire — à jamais — me renoncer — donc, non pas seul, ergoter peut-être, mais pas ergo, pas seul, mais esseulé, pas seul au monde, mais isolé, subitement, sans le savoir, sans même pouvoir le prévoir, alors qu’il fallait s’y attendre, qu’il fallait que je m’y attende (« Aujourd’hui maman est morte » — « Aujourd’hui maman est morte » — « Aujourd’hui maman est morte », etc. ad. lib.).

Isolé, c’est ça, esseulé, alors même qu’il fallait le prévoir. Non, je suis isolé.

Et, dès lors : cette question : à quoi bon écrire ? Écrire lorsque l’on est seul, cela va encore, c’est même, dit-on, la seule méthode d’écrire. Ce n’est pas ça. C’est : à quoi bon écrire lorsqu’on est isolé ? À rien. Aujourd’hui maman est morte. À rien. Pour rien.

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