dimanche 14 décembre 2008

images photographiques : § 11. ratée

Pour certains, rater une photographie, c’est sans doute un drame. Pour d’autres, c’est, sinon normal, du moins un passage obligé. Quoiqu’il en soit, il y a, de par son caractère inopiné et inopportun, quelque chose qu’il faut interroger dans la photographie ratée. Thomas Lélu fait une remarque intéressante : « (…) cela n’est pas si facile de faire des photos ratées » [Manuel de la photographie ratée, p. 5]. Toute la question ne serait-elle pas là ? Dans le fait que justement, on ne fait pas de photographies ratées, on rate une photographie — on ne fait pas de photographie ratée, on fait une photographie et on s’aperçoit qu’elle est ratée. La photographie ratée se tient en quelque sorte plus près de la photographie que la photographie réussie parce qu’elle est involontaire. L’intention s’échappe de la photographie ratée : elle subsiste indépendamment de la volonté du photographe, elle est là contre sa volonté et, parce que l’enregistrement a quelque chose de définitif (on peut effacer, certes, mais c’est réagir à ce que l’on voit), elle demeure malgré lui, malgré tout ce qu’il a voulu faire.

Faire un manuel de la photographie ratée, c’est évidemment ironique. C’est apprendre à faire des erreurs et inventer ainsi une nouvelle norme puisque la photographie ratée peut avoir une « valeur esthétique » (p. 9). Mais, dans la mesure où l’auteur ne présente pas des photographies qui ont été faites dans l’intention d’être ratées, il y a une démarche analytique (on part des photographies qui ont été ratées pour exposer les règles qui pourraient présider à la reproduction de tel ou tel type de photographie ratée) qui montre que la photographie ratée doit, pour être ratée, conserver quelque chose d’exceptionnel.

Le paradoxe sur lequel repose une telle entreprise est le suivant : en exposant les règles pour faire des photographies ratées, on peut apprendre à rater des photographies. En appliquant, par exemple, la règle de la photo confuse (p. 72) ou des yeux rouges (p. 83), on parvient à réussir une photographie ratée. On fait donc une photographie réussie. En voulant rater une photographie, et en y parvenant, on ne parvient jamais qu’à faire une photographie réussie.

L’accident de la photographie ratée arrive au moment où la photographie échappe à la règle de sa production. Il n’y a de photographie ratée que parce qu’il y a des règles auxquelles telle ou telle photographie déroge. En appliquant correctement, on ne peut que réussir une photographie, quand même celle-ci serait ratée. Rater une photographie, c’est faire apparaître une faille entre l’intention (appliquer telle règle) et l’action.

Et si je rate une photographie ratée, est-ce que je fais une photographie réussie ou bien une autre photographie ratée ?

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