mercredi 7 janvier 2009

inscriptions éphémères : présentation

Dans ce qui suit, on ne ne trouvera ni un traité sur la photographie ni un livre d’images. Pourtant, on y traite en images photographiques d’un sujet qui, pour être toujours sous nos yeux, passe la plupart du temps inaperçu. Ce n’est pas que nous ne le voyons pas, c’est que nous ne nous y arrêtons pas. Nous voyons ces inscriptions — elles sont d’ailleurs faites pour ça : être vues — mais nous n’y prêtons pas attention. Ce n’est pas que nous n’y sommes pas attentifs. C’est qu’elles ne peuvent pas retenir notre attention. Elles sont éphémères. Certaines le sont, pour ainsi dire, par nature. D’autres aimeraient sans doute persévérer dans l’inscription. Mais, on ne leur laisse pas cette possibilité. On les efface.

Comme dans un bon traité, on a là une première distinction entre celles de ces inscriptions qui ne sont pas destinées à rester et celles qui sont effacées bien que leur graphiste pourrait avoir eu l’intention qu’il en soit autrement. Elles ont aussi des points communs : toutes deux transmettent une information, propre à un auteur singulier, à une communauté, un groupe, etc. Elles s’adressent à celui qui les regarde de diverses manières, plus ou moins aléatoires, plus ou moins directes, comme si celui-ci n’existait parfois même pas ou bien encore, à l’occasion, comme s’il appartenait à un groupement qui le dépasse.

Dans tous les cas, c’est leur disparition qui interroge. Qu’elles disparaissent, qu’elles soient vouées à disparaître, cela pourrait bien signifier que leur apparition dérange quelque chose. Leur présence dans l’espace public ou dans des parties mi-privées mi-publiques de l’espace introduirait un désordre. En remplissant un espace vide, en s’y inscrivant, en lui donnant une forme pariétale, en quelque sorte, ces inscriptions rompent l’ordre qu’est le vide, l’absence d’inscriptions. C’est cette rupture qui interroge. Non pas tant qu’elle rompe avec un ordre — cela n’a rien d’exceptionnel. Ce qui l’est peut-être plus, en revanche, c’est qu’elles rompent avec un ordre qui se caractérise par le vide et l’absence.

Ce qui dérange avec ces inscriptions, c’est ce qu’elles ne dérangent pas, ou plutôt, le vide, le rien qu’elles dérangent. Elles sont du désordre parce qu’elles font quelque chose là où c’est le rien qui doit être la règle. Elles différencient par ce qu’elles inscrivent des espaces qui doivent demeurer indifférenciés. On en tolère certaines, durant un certain temps. Mais, la plupart sont effacées dès qu’elles sont repérées.

Dans notre paysage urbain, les espaces où il est permis d’inscrire quelque chose sont délimités. La plupart — au sein même de l’espace public — sont marchands. On y montre des images, on y inscrit des slogans dans le but de vendre. C’est un trait ordinaire du paysage des villes. Tout le temps, banal, omniprésent, oppressant pour certains, indifférent pour le plus grand nombre. Certains sont eux aussi éphémères — comme les panneaux destinés à l’affichage électoral. Ce qui s’y inscrit n’est pas, au sens propre, destiné à faire vendre quoi que ce soit, mais plutôt à persuader de la supériorité de telle ou tel sur les autres. 
Ces formes ne sont pas dépourvues d’intérêt, mais elles s’inscrivent dans un cadre institutionnel ou légal qui fait que, précisément, elles ne dérangent pas. Elles posent peut-être problème pour celui qui ne les supporte pas, qui trouve qu’elles défigurent, abrutissent, asservissent, etc. Mais, leur présence “en tant que telle” n’est pas un problème. Elles sont peut-être même une solution démocratique à certains problèmes.

Au contraire, les inscriptions éphémères qui n’entrent pas dans ces cadres changent la forme de notre environnement — ce qu’on appellera ici son visage. Et, qu’elles soient des cicatrices insupportables ou purement cosmétiques, elles disparaissent toujours, sans que l’on sache vraiment ce qu’il y avait là, avant. Il y avait bien quelque chose, pourtant. Maintenant, c’est effacé. Ce sera aussi effacé de la mémoire, bientôt.

C’est peut-être pour garder un peu de cette mémoire que ce qui suit à quelque intérêt. Certes, on y va contre ce qui fait le propre de ces inscriptions — leur caractère éphémère — mais, puisqu’elles passent inaperçues, on n’en garde aucune trace. Nul registre n’est tenu de la plupart de ces inscriptions-là. Et ainsi, l’archéologie n’en découvrirait-elle aucune trace — ou si peu qu’on penserait avoir affaire à un phénomène mineur ou minoritaire, alors qu’il ne l’est pas, bien qu’il soit marginal — si jamais un chercheur décidait de s’y intéresser dans les siècles à venir, trouvant dans tel ou tel livre qu’à côté des tags qui ont acquis une dignité artistique, il y avait des graffitis, des bannières, des affiches, des affichettes, des aphorismes qui ornaient les parois de nos villes et que leurs habitants pouvaient voir, mais dont ils n’ont pas gardé la mémoire.

C’est si éphémère la mémoire.



Quelques mots sur le dispositif

Ce travail a débuté de manière inconsciente, voire incohérente Autant dire que ce n’était d’abord pas un travail du tout. Pas une recherche, simplement des observations. Aussi, n’ai-je pas forcément pris la peine de soigner toutes les prises de vue. J’aurai certainement pu, ensuite, recommencer en quelque sorte à zéro. Mais, cela m’aurait contraint à sacrifier des clichés pertinents qui risquaient de ne plus pouvoir être reproduit à cause du caractère même des sujets. De plus, cette posture n’est peut-être pas inintéressante. Je veux parler de celle qui consiste à se comporter comme une espèce de touriste perdu dans son propre environnement et qui ferait avec les outils de son époque — en l’occurrence : un télphone-portable-baladeur-mp3-appareil-photo-2-megapixels — pour ne pas oublier ce qu’il a vu. En rentrant chez lui, il montrerait ces images collectionnées comme des curiosités, avec l’impression d’avoir remarqué quelque chose qui valait la peine de l’être.

Dans la présentation, j’ai opté pour un modèle proche du story-board pour mettre l’accent sur la dynamique, le parcours, l’idée que cela — cette collecte, cette collection, cet album — n’a de sens que dans le trajet d’une géographie ordinaire que l’on fabrique soi-même à mesure que l’on se focalise sur les détails des espaces qui nous environnent.

On y voit aussi Paris comme on ne la montre pas assez souvent. J’ai découvert cet aspect de cette ville en apprenant à y vivre.

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