samedi 21 mars 2009

écrire — la musique : II. § 4 : tout oreille

Nous sommes tout oreille quand notre recueillement est pur transport dans l’écoute et a pleinement oublié les oreilles et la simple tympanisation des sons.
Martin Heidegger, « Logos » (traduction Jacques Lacan)



« Nous sommes tout oreille », il veut dire que nous écoutons, « nous oyons », comme le dit Martin Heidegger traduit par Jacques Lacan — ce qui pourrait se traduire en français par quelque chose comme : « nous entendons vraiment » — dans l'oubli de notre corps, l'oubli du fonctionnement corporel, physiologique, de notre écoute, l'oubli de l'existence même de nos oreilles. « Pur transport dans l'écoute », il parle d’une écoute immédiate, qui dépasse la médiation des oreilles pour faire un avec ce qui est écouté, nous y transporter, y être tout entier. Nous écoutons pleinement quand nous n'écoutons plus, lorsque nous n'avons plus d'oreilles. Lorsque nous n'avons plus d'oreilles, lorsque nous nous en dépossédons, nous sommes tout oreille, nous sommes totalement une oreille. Se recueillir dans l'écoute, c'est oublier que nous écoutons en tant que corps qui agit, tympans qui vibrent, oreilles attentives, pour devenir cette oreille qui abolit l'espace physique, la distance entre l'émetteur et le récepteur de sons, abolit le corps dans l'oubli de son fonctionnement pour se déplacer a-corporel jusque dans ce qui est émis.

Nous n'avons plus de corps, nous sommes une oreille.
Nous n'avons plus de récepteurs sensoriels, nous sommes réceptacle.

Être une oreille heideggerienne, en ce sens, c'est peut-être plus que jamais, « écouter le direct », oublier la médiation qui fait (ce) que nous écoutons. Comme si un souffle, loin de se propager jusqu'à nous, nous englobait tous, comme si nous pouvions tous participer de ce souffle, comme d'un être total.

Et, in fine, c'est ce qui est à craindre, écouter sans le son.

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