lundi 22 juin 2009

écrire — la musique : II. § 10 : glenn gould

Les Variations Goldberg. Ça doit être une des “choses” que j'aime le plus au monde. Dans la deuxième interprétation de Glenn Gould, celle de 1980. Dans cette interprétation, Glenn Gould est arrivé à faire quelque chose d’incroyable avec cette musique baroque, quelque chose d'extrêmement moderne sans pour autant dénaturer l’œuvre. Je veux dire : sans en altérer le caractère baroque.

C’est l’inventivité même de la part de Glenn Gould d'avoir interprété cette œuvre sur un piano, parce que le clavecin n'est sans doute pas l’instrument pour lequel l’œuvre est faite. En un sens, en effet, le clavecin de Bach est le piano de Gould.

L’interprétation de 1980 est en tout point supérieure à la précédente (enregistrée en 1955). Glenn Gould a travaillé sur la lenteur, ce qu’il appelle « la pulsation fondamentale » (basic pulse). Comme si, pour jouer correctement Bach, il fallait se déprendre complètement de toute virtuosité naïve : la vélocité, la dextérité, le brillant et le clinquant de celui qui maîtrise absolument une technique.

Glenn Gould s’est débarrassé de toute cette espèce de virtuosité (qu’il possédait pourtant, il suffit d’écouter la version de 1955 pour en être convaincu) — et qui finalement est littéralement nauséabonde — ce qui fait que les passages rapides émergent subitement, semblent jaillir du reste de l'œuvre, ce sont des sortes d’explosions. Le thème est joué lent, à la limite de l’immobilité, parfaitement articulé, comme le titre d’un poème, et dont Glenn Gould laisse résonner chaque note pour donner le ton.

Le tout gagne en intensité parce que le but n'est pas la virtuosité, mais la recherche de l'approche de chaque note qui sonne le plus juste.

Et puis, c’est l’émerveillement : sur cet enregistrement, on entend Glenn Gould fredonner par-dessus les notes qu’il joue, donnant en quelque sorte une dimension supplémentaire au contrepoint : les deux lignes du piano qui se croisent et qui se croisent avec Glenn Gould fredonnant. C'est en quelque sorte une version lo-fi, de Bach — pas au sens de la qualité sonore qui est impeccable, mais au sens du parasitage de l'interprétation de l'œuvre par des éléments qui devraient être supprimés d'un enregistrement standard. L’entendre fredonner, c’est en quelque sorte l’entendre découvrir l’œuvre en même temps qu’il la joue.

En écoutant Glenn Gould fredonner en interprétant la partition de Bach, je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’il fredonne exactement. Si on parvenait à isoler la partie fredonnée que Glenn Gould fredonne et qui se superpose à la partie de piano, qu’entendrait-on ?

Je ne peux pas plus m’empêcher de penser à Thelonious Monk qui fredonne lui aussi sur Dinah (Thelonious Monk - The Columbia Years - 62-68, disque 2, piste 4).

Le jazz de Monk et la version d’un certain baroque de Gould sont sans commune mesure. Et, pourtant, ils fredonnent tous les deux. C’est presqu’indistinct, mais ils fredonnent. Ça s’entend. Ce n’est ni détaché ni clairement articulé mais, c’est là, un murmure, un parasite aussi, mais peut-être un parasite nécessaire à la perfection du jeu.

La voix des pianistes qui ne chantent pas, mais accompagnent d’une façon somme toute incongrue leur interprétation, leur jeu, et dont l’enregistrement garde la trace, cette voix, que dit-elle ?

Elle parle peut-être d’une version non-standard de la musique, une version qui comprend des éléments qui se situent à la frontière entre l’intérieur et l’extérieur : l’œuvre et ce dont on charge l’œuvre, la partition et l’interprétation, le jeu et l’intention qui investit le jeu.

Mais non.

Elle ne parle pas.

Elle chante.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

bon article, mais zut, je n'en sais toujours pas plus sur ces chuchotements.

Anonyme a dit…

http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/musique/dossiers/309-1637/

papier esthétique a dit…

Merci, cher Anonyme. Le mieux pour en savoir plus, c'est sans doute d'écouter les enregistrements que je mentionne. Bonne écoute, donc…