mercredi 3 juin 2009

écrire — la musique : II. § 8 : lire et écrire

« Aujourd’hui maman est morte ».

Ma mère n'a jamais cessé de lire, sauf quand elle a fini par n’en plus pouvoir. Quand elle a fini par ne plus en pouvoir — c'est-à-dire — c'est ce que je crois — quand elle a fini par ne plus pouvoir lire — ma mère est morte. Ici, on hésitera sans doute. On se demandera certainement si ce n'est pas être un textualiste outrancier que d'ainsi penser la coïncidence de la mort de la personne et de l'incapacité pour cette personne de lire. Mais on ne peut douter qu'il n'y a que la pointe extrême de la plus mortelle douleur qui puisse mettre un terme à — mettre à mort, littéralement — ce besoin irrépréhensible — non, ce n'est pas ça — cette nécessité de lire — c'est ça — il n'y a que la pointe la plus extrême de la douleur la plus mortelle qui puisse mettre à mort la nécessité de la lecture. Rien d'autre.

De moi, en revanche, ceci : je n'ai jamais su lire. Simplement me débarrasser de mes lectures. Je n'ai jamais su lire. Simplement entasser les livres, que j'aimais certes, pour un bon nombre, mais les entasser littéralement, dans ma chambre à côté de la chambre dans laquelle ma mère lisait le soir avant de s'endormir.

Mot à mot, entasser les livres, par centaines. Livres parfois plus épluchés que feuilletés, plus dépecés que lus. Entasser les livres pour combler ce vide de mon incapacité à lire les livres, c'est-à-dire : mon incapacité à y être tout entier, incapacité à être absorbé par eux, à être dévoré par eux, à être digéré par eux. J'ai toujours cru qu'il fallait digérer les livres, qu'il valait mieux un chapitre assimilé qu'un livre qui nous gobe comme une mouche tout entier.

Je n'ai donc jamais su lire. Pas une ligne.

J'ai donc accumulé les livres et je les accumule encore. J'accumule les livres comme d'autres accumulent de la richesse. J'accumule du livre comme un capitalittéraliste, accumulateur de lettres capitales pour moi. C'est tout ce que je puis faire, à défaut de savoir lire, c'est tout ce que je puis être, à défaut d'être ma mère.

De moi encore ceci : qu'à défaut de savoir les lire, ces livres, qu'à défaut de les pénétrer et de les acquérir dans une sorte de communion authentique avec leur substance ou l'intention réelle de leur auteur, ces livres, il me faudrait peut-être les écrire, ces livres, tous, un à un, les faire de mes propres mains, comme mot à mot, écrire chacun de ces livres comme s'ils n'avaient jamais procédé que de moi. Ou, du moins, de ces livres que je finis peut-être plus par collectionner que par lire, sinon les écrire tous, mot à mot, en écrire un qui ne serait pas indigne de figurer dans ma collection. Ou, peut-être encore, plus exactement sans doute, écrire ce livre qui mériterait seul de figurer dans ma collection parce qu'il procéderait de tous ces livres et du rapport inouï que j'aurai entretenu avec eux. Écrire le livre qui ne procéderait que de moi.

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