dimanche 19 juillet 2009

écrire — la musique : II. § 12 : ce grand corps-là

Dépourvu de Dieu, c’est-à-dire démuni, privé de quelque chose, d’une entité, privé de ce leitmotiv qui devait porter Bach, et ne sachant rien, en vrai, de la musique, mais seulement quelques mots que j’appose sur elle, de quel droit parlerais-je en son nom ?

La musique ne dit rien, elle parle d’elle-même, elle se laisse parler d’elle-même. Et, à la limite, c’est tout ce qu’il faudrait en dire : il faudrait n’en dire que cela : laisser parler la musique d’elle-même, être une oreille passive, heideggerienne, une oreille quelconque, une oreille morte, une oreille sourde, abasourdie par la musique, une oreille qui n’entend rien, finalement, une oreille qui fait semblant d’écouter, le prétend seulement, mais qui n’en fait rien.

Une oreille heideggerienne, c’est une oreille qui ne fait rien de ce qu’elle entend, qui ignore ce qu’elle écoute parce qu’elle a bien trop à faire ailleurs, parce qu’elle est affairée à écouter une voix qui n’a sans doute rien de musical, une voix (de l’être, dit-il) qui n’existe probablement pas (ou alors : qui a cessé d’exister il y a bien longtemps).

L’oreille heideggerienne, c’est ça, la tentation.

Peut-être sommes-nous tous à la recherche de voix qui nous parlent comme d’oreilles qui nous écoutent comme des épaules sur lesquelles nous épanchons ? Ces voix, ces oreilles, ces épaules, peu importe ce qu’elles sont au juste, peu importe qu’elles soient là ou non, ce qui compte c’est que nous le croyions. Nous devons croire qu’il y a une voix, une oreille, une épaule, quelque part, pour nous, une voix, une oreille, une épaule avec laquelle nous correspondons ouvertement, avec laquelle nous formons une sorte de corps au-delà de notre corps.

La musique englobe cette voix, cette oreille, cette épaule. On ne dira pas pourquoi, non qu’on aime le mystère, mais parce que cela n’aurait pas de sens. La musique forme, parce qu’elle est cette voix et, nos oreilles, son épaule, une unité corporelle au-delà de la différence des corps.

C’est sans doute de cela dont voulait parler Bach en écrivant ad majorem gloriam dei. Il voulait parler de ce corps qu’il formait avec Dieu en écrivant (de) la musique. Un corps au-delà de son propre corps et au-delà du corps propre de Dieu, du Dieu à la plus grande gloire duquel il disait écrire.

On n’a pas besoin de dire ce genre de choses pour écrire (de) la musique. Si jamais on les dit, c’est que l’on sent qu’ainsi, on constitue une voix, une oreille, une épaule, des morceaux de corps et des bouts d’expression de ces corps. C’est que l’on sent que l’on forme avec ces mots quelque chose qui ne dépasse pas la musique mais qui, en s’inscrivant dans le prolongement de la musique, donne à la musique un corps dans lequel s’inscrire et, ce corps, peut tout aussi bien être mon propre corps que le corps de Dieu ajouté au mien ou mon propre corps inséré dans le corps propre de Dieu.

La musique, la destination que l’on donne à la musique, comme les références que l’on se donne à soi-même pour exister par-delà soi-même, est une tentative pour se donner un corps qui dépasse son propre corps et forme un corps avec un autre. La musique tend à former ce grand corps, comme tout ce qui est dit à propos de la musique, quel que soit le chemin plus ou moins détourné pour atteindre à ce but — (de) la musique — tout ce qui s’agite, gravite, se constitue, s’invente, se refuse, se délite, etc., autour de la musique.

Écrire (de) la musique, c’est toujours espérer ce grand corps.

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