samedi 5 septembre 2009

ma rentrée littéraire : § 1


Je sais que c’est depuis que j’ai commencé à travailler dans l’édition (que j’occupe un poste subalterne ou non n’y change malheureusement rien — j’entends par là qu’à défaut d'occuper un emploi quelque peu intéressant, j’aurais pu, me tenant à une distance respectable de la tête, être épargné par cette effervescence, mais non) que la rentrée littéraire me heurte. Avant, je ne m’en souciais même pas. J’entendais peut-être l’annonce du nombre de livres publiés — énoncé à la radio comme un record, pas un de ceux dont on s’enorgueillit, un record, c’est tout. Mais, je ne m’en souciais pas plus. Je lisais les livres que j’avais envie de lire. Pas ceux, jamais ceux-là, qu’on me mettait sous le nez, de force, presque. Je lis toujours les livres que j’ai envie de lire. Je ne termine que ceux que j’aime. Les autres finissent souvent, comme avant, un marque-page planté entre deux feuilles, pas tout à fait un coup de poignard entre les omoplates, plutôt un signe que je laisse pour moi-même, à qui je dis : « Celui-là non plus, je n’ai pas pu le finir » . Il y a des classiques dans le nombre, ça ne me fait rien. Je me fie à ce que j'aime. Rien de plus.

Aujourd'hui, je ne souffre pas plus la rentrée littéraire. Même moins, sans doute. Avant, je l’ignorais tout simplement. Maintenant, je la rejette. C'est pire. On est plus fort quand on ignore que lorsqu’on rejette. Ou quelque trivialité du genre. Bref. Ce n’est pas ça le plus important. Ce qui me semble plus important, c’est cette idée qu'on puisse composer sa propre rentrée littéraire. Cette idée que rien n’oblige personne à suivre l’agenda des éditeurs. Qu’on peut faire mieux que ça. Même si c’est pour faire l'intéressant, ce n’est déjà pas si mal. Que je l’ignore ou que je la rejette, ça a toujours été la même chose. Exactement : la même croyance. Que tout ceci est vain. De la quantité à la supposition de la qualité. Du nombre exorbitant à l'affirmation que la moyenne des qualités est plutôt élevée. Mais, affirmer que c’est vain, c’est un peu court aussi. Quand on se sent contraint de rejeter quelque chose au motif que c’est vain, on peut se voir reprocher — ou pire se faire à soi-même ce reproche — une certaine affectation, une pose prise pour se distinguer et seulement pour se distinguer. Ce qui me travaille (et pas dans le seul but d’échapper à ce reproche, dans l’espoir encore de convertir le négatif auquel je me sens prompt à m’abandonner), c’est de faire quelque chose de ce rejet. De ne pas m’en tenir là, un peu simplement, un peu bêtement, juste pour dire : mais que tout ceci est vain. Au contraire, de faire quelque chose de l'énergie de ce rejet.

Comme, en plus de rejeter la rentrée littéraire, je refuse ma propre affectation, je préciserai que rien n’est prémédité. Disons que ça s’est joué dans le passage de la sérénité de congés méditerranéens à l’agitation de ladite rentrée à laquelle j’essaie d'échapper tant bien que mal, à laquelle je sais qu’il faut que j’échappe tant bien que mal. De ce choc des atmosphères, l’idée de ma propre rentrée littéraire émerge. Personnelle, pas égoïste ni privée. Même pas forcément originale. Simplement là. Aucune ambition particulière si ce n’est celle de faire un pas de côté. De libérer ainsi deux espaces : l’un dans lequel le bruit médiatique s’engouffre, l’autre dans lequel je peux respirer. Sortir de l’atmosphère excitée, électrique, qui va durer jusqu’à ce que les prix soient décernés. Et conserver pour moi — et pour qui en voudra — la possibilité d’une autre atmosphère, plus sereine, plus sincère, plus juste à mon sens, c’est-à-dire : qui me concerne vraiment puisque, si j’aime les livres et la littérature, je n’aime pas tous les livres ni la littérature en général. D'abord, une (fausse) tautologie : je n'aime que les livres que j'aime (la vraie eut été : j’aime les livres que j’aime). Je n’aime que les livres que j’ai éprouvés moi-même. Je n’aime pas la littérature en général parce que la littérature en général, c’est tout un monde. C’est vaste. Trop vaste pour moi. Les relations qui relient les entités qui composent ce monde sont compliquées. Trop compliquées pour moi. J’aime certains livres. Ce qui ne m’oblige même pas à éprouver quelque affection pour leur auteur. Simplement pour les phrases qu’ils contiennent. Parfois, une seule même, c’est bien assez. Assez pour moi. Dans mon idée, telle qu’elle se présente aujourd'hui, ma rentrée littéraire durera jusqu’au mois de novembre 2009. J’aurais le temps d'ajouter, de retrancher, de lire, de relire, de faire des choix, d’écrire quelques mots sur tel livre que j’aurai choisi d’ajouter, ou sur une phrase, une seule qui m’aura saisie. Je ne sais pas. Je vois aussi des images. Je ne sais pas encore. Ma rentrée littéraire n’est pas prédéterminée.

Aucun compte tenu de l'actualité. Aucun déni, non plus.

Aujourd'hui, ma rentrée littéraire, ce sont quatre livres. Ils ont des histoires diverses. Le premier : L'histoire de l'œil de Georges Bataille dans le premier tome des Œuvres complètes publiées chez Gallimard. Je ne voulais même pas l'acheter. J’étais venu chercher un livre de Marguerite Duras que je n’ai pas trouvé. J’ai voulu lui substituer L’innommable de Beckett. Mais, ça ne faisait pas l’affaire. J'ai vu ce volume. Il a constitué un des deux postes pour dépenser ma prime pour l’emploi (l'autre : une boîte de cinq cigares Davidoff 1000). Le deuxième : L’image fantôme de Hervé Guibert. Je l'ai trouvé dans une librairie d'Aix-en-Provence. C’est son sujet (la photographie) qui m’a parlé. À peine survolée la quatrième de couverture, j’ai su que je le lirais d’un trait, presque sans ciller. C’est ce que j’ai fait dans le train qui, de Marseille, me ramenait à Paris. Mais, ce n’est pas là que j’ai pensé à ma rentrée littéraire. Trois jours plus tard, dans la voiture du métro ligne 4 en direction de Saint-Germain-des-Prés, trop tôt, le matin du dernier jour d’août. Peut-on avoir de bonnes idées trop tôt le matin du dernier jour d’août ? Le troisième : L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert (c’est ce livre que je lisais dans la voiture du métro ligne 4 en direction de Saint-Germain-des-Prés), dans l’édition Garnier Classiques qui porte encore le nom de ma mère comme son propriétaire sur la troisième page : une écriture ronde, à l’encre bleu. Et les notes dans les marges au crayon dont je ne suis pas certain qu’elles soient bien toutes encore lisibles. Enfin (enfin, « enfin » pour aujourd'hui) : Carl Einstein, Ethnologie de l'art moderne. Livre que j'ai dû acheter il y a un peu plus de cinq ans, que je ne me suis jamais vraiment résolu à lire, et que j'ai retrouvé à Marseille, dans ce que j'appellerais volontiers « ma bibliothèque principale ».

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