samedi 12 septembre 2009

ma rentrée littéraire : § 2. Hervé Guibert, L’image fantôme

De L’image fantôme, ce que je retiendrai surtout, c’est le couple sexe / photographie. Ouverture sur scène de photographie avec la mère, thèmes de la photo porno et érotique et accent mis sur l’importance du désir dans l’image photographique. Et que cela est exprimé depuis un point de vue qui lui est propre : son genre, c’est le même sexe.

Ça fait et ça ne fait rien.

Ça ne fait rien, je suppose, parce qu’il parvient à me parler alors que mon genre, c’est l'autre sexe, que je peux comprendre ce qu’il dit malgré cette différence, je sens la même chose, ou du moins, j’ai des sensations qui sont proches des siennes alors qu’on pourrait supposer que ce soit impossible.

Ça fait, c’est lui-même qui le dit en réponse à une question sur la présence de son homosexualité dans ses écrits sur la photographie : « Je ne saurais pas vous dire cela plus simplement : l'image est l'essence du désir, et désexualiser l'image, ce serait la réduire à la théorie » (p. 89).

Je ne saurais mieux dire : j'ai toujours eu un faible pour ceux qui peuvent penser, qui veulent penser sans se laisser prendre au piège de la seule théorie. C’est Proust et c’est le second Wittgenstein (c’est d'ailleurs ce que leur reprochait Derrida, même si son reproche me paraît mal adressé — c’est une tout autre histoire). Si l’on ne peut pas se passer de théorie — d’une certaine dose de théorie —, la théorie réduirait la photographie (j’interprète) à une forme sans profondeur, une profondeur qui n’est pas sous la surface, une profondeur qui n’est donc pas une profondeur, non, une profondeur qui est dans le point de vue, dans le regard. Lui, plus loin : « Le regard photographique est une espèce de fétichisme de la vue : une seconde fovéa à l’intérieur de la fovéa, un enfant monstrueux, un abîme minuscule, un superconcentré (trop riche, trop sucré, trop aigre) » (p. 110). C’est dans le redoublement de la vue par le regard photographique (la transformation, si l’on veut, de ce qui est vu en images photographiques) que se tient le désir. C'est la profondeur sans profondeur puisqu'elle n'est pas sous la surface, mais au-dessus de la surface, qui la regarde.

L'erreur de Guibert me semble cependant être cette conséquence indésirable de son excellente idée sur l'image et le désir qui lui fait aimer l'implicite et préférer la photo érotique à la photo pornographique. « Le corps de la photo érotique est un corps manipulable, on peut le prendre en main, et le mener vers la pornographie. On fantasme : voilà ce que j’aimerais faire avec ce corps-là, voilà ce que j’aimerais toucher, voilà à quoi j’aimerais le soumettre, à quoi j’aimerais qu’il me soumette. C’est un corps ouvert, possible, un corps flou. Le corps de la photo pornographique est un corps bloqué, hyperréaliste, gonflé et saturé. (…) Alors j’enrage de retrouver mes fantasmes dans les revues pornographiques : ainsi donc mes fantasmes sont des modèles déposés, et imposés, et depuis des siècles sans doute. Je ne fais que les reproduire, je n’échappe pas à ce conformisme du plaisir » (pp. 103-104). Forme de la pudeur qui nous fait refuser de regarder ce que nous voulons voir pourtant. Cachez-moi cette image que je ne saurais voir, c’est-à-dire : je ne vois que ça et je ne veux voir que ça. Quand on me le montre, je ne peux pas le voir parce que je m’aperçois alors que je ne suis pas original, que mes désirs ont été explicités mille fois avant qu’ils ne viennent à moi. Je refuse que mon désir soit un lieu commun, alors même qu’il n’est que ça. Cette forme de pudeur, c’est aussi la croyance en un domaine privé. Pas la vie privée. Non. La croyance que ce que nous faisons a une dimension fondamentalement privée. Précisément : que je suis moi-même l'origine et la cause de ce que je fais. Or, non. Mes désirs sont publics. Ils ne sont pas causés par moi. La photo pornographique montre la publicité de nos désirs. Elle ne cherche pas à être jolie ni belle. Elle montre que nos désirs ne peuvent pas être originaux (à eux-mêmes leur propre origine). Si elle est souvent plus mauvaise que la photo érotique, c’est peut-être parce qu'elle est plus proche de la vérité.

C’est aussi comme ça que je puis aimer un livre : en n’étant pas toujours d’accord avec lui, avec tout ce qui y est dit. C’est à chaque fois une dissidence douce : prendre la peine de ne pas être d’accord, c’est d’abord reconnaître la pertinence de ce avec quoi je ne m’accorde pas (pourquoi perdre son temps à exprimer son désaccord avec ce qui n’a tout simplement pas d’intérêt ?). Là : ça m’indique ce à quoi je n’avais pas forcément pensé, ce sur quoi je ne m’étais pas attardé et met mes idées au clair, me contraint à mettre mes idées au clair. J’essaie d’être à la hauteur de celui que je nie.

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