samedi 28 novembre 2009

dans l'oreille du sourd — pas (note sur acouphènoménologie)

Nous sommes tous sourds. L'idée d’une acouphènoménologie part d’ici. De l’intérieur des oreilles des sourds que nous sommes tous, plus ou moins fort. Nous sommes à ce point stimulés par le son, par la musique, par le bruit, que nous avons fini par y devenir insensibles.

Personne ne sait, à vrai dire, ce qui se passe dans l’oreille d’un sourd. Nous supposons qu’il ne s’y passe rien. C’est que nous ne nous croyons pas sourds. Nous, en effet, nous entendons. Mais quoi ? Qui peut prétendre entendre seulement une chose distinctement — ce n’est pas dire : comprendre, mais entendre ou prêter attention à cela même que nous entendons non pas pour ce qu’il y aurait à comprendre mais pour cela même que c’est ?

Nous avançons dans la pénombre de l’oreille des sourds que nous sommes devenus.

Y a-t-il eu une époque à laquelle l'expérience auditive principale était celle du silence ? Y a-t-il eu une race d’hommes qui vivaient dans le silence ? Non pas dans l’absence des bruits qu’ils auraient pu émettre, mais dans un environnement sonore dominé par le vide. Plus que du silence, c’est du vide acoustique dont je parle. Que l’environnement ne soit pas rempli par le bruit que d’autres être humains produisent ou diffusent.

Depuis que nous avons la possibilité de diffuser des sons que nous ne produisons pas nous-mêmes dans le temps que nous les diffusons, le vide acoustique est devenu impossible. On peut s’en couper, se cloîtrer, mais son absence, elle, est toujours là.

Que l’expérience commune la plus ordinaire soit le son diffusé par d’autres que nous et qu’ils ne produisent pas eux-mêmes, ce serait un des aspects d’une acouphènoménologie.

Que l'on puisse faire quelque chose du son diffusé, c’en est un autre.

Nous vivons immergés dans la musique. Et, en quelque sorte, il nous fait en faire quelque chose.

Il nous faut :

  1. vivre avec : nous en accommoder,
  2. vivre avec : faire quelque chose avec cette musique.

Être passif et agir : passif pour supporter, apprendre en somme à être quiétiste en esthétique, et actif pour ne pas être dominé par la musique, mais l'intégrer dans notre vie.

Du son qu'émet l'aïePod de mon voisin, je ne peux rien faire. Que puis-je faire du son qu'émet le mien ?

La vie grésille. D’oreilles à oreilles. Il est probable d’ailleurs qu’un jour soit inventé un mode de communication qui passe de nos doigts caressant un écran tactile à nos oreilles et de nos oreilles jusqu’à toucher celle du sourd à côté ou non loin de soi.

Oreilles à oreilles comme bouche à bouche.

Je voudrais ainsi dire des choses dans le creux de ton oreille. Sans même ouvrir la bouche. Te susurrer des mots d’amour ou débiter des insanités. Sans même ouvrir la bouche. Sans même ouvrir la bouche — ou alors seulement ce qu’il faut pour respirer —, m’adresser à toi, me dresser devant toi ou me tenir à tes côtés.

Si tu veux : s’exprimer avec le son seul et se comprendre, sinon mieux, au moins différemment par nos oreilles seules, interposées.

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