vendredi 8 janvier 2010

écrire — la musique III. § 3. le nietzsche des autres

La musique fait appel à des valeurs et à des critères esthétiques. Et, ils ne sont pas accessoires ou secondaires. Ils entrent au premier chef dans notre compréhension, dans notre appréhension de la musique.

Ce que je fais quand j’écoute de la musique, ce n’est pas me demander ce que c’est que la musique. Ce que je fais est à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus complexe : je réagis à la musique. Je n’y réagis pas n’importe comment. J’y réagis de manière esthétique. Que ce soit dans une réaction que l’on pourrait qualifier de “primitive” (plaisir vs. déplaisir) ou de manière plus élaborée en essayant d’isoler telle partie, en faisant des rapprochements, ou en décrétant — puisque c’est en un sens le droit fondamental de tout auditeur comme de tout spectateur — que ça n’a aucun intérêt et ce, quand même l’unique raison d’un tel décret serait que : « Je n’aime pas ».

C’est en ce sens aussi que l’on peut reprocher à Nietzsche de nous avoir pollués avec un mythe, mythe que tout le monde s’empresse de reprendre en canon, lui, le grand pourfendeur de mythes qui plaçait la musique au plus haut :



250. Nuit et Musique. L’oreille, organe de la peur, n’a pu se développer aussi amplement qu’elle l’a fait que dans la nuit ou la pénombre des forêts et des cavernes obscures, selon le mode de vie de l'âge de la peur, c’est-à-dire du plus long de tous les âges humains qu'il y ait jamais eu : à la lumière, l’oreille est moins nécessaire. D’où le caractère de la musique, art de la nuit et de la pénombre.

Friedrich Nietzsche, Aurore, pp. 182-183



N’est-ce pas ignorer que l’oreille aussi peut briller ? Certaines écoutes sont des expériences d’une telle intensité esthétique que (aussi ridicule que la tournure puisse sonner) elles font advenir le printemps en hiver. Elles illuminent à proprement parler. C’est peut-être faire trop grand cas du sentiment que d’invoquer ce genre d’expériences. Mais, si l’expérience vient en premier, il n’y pas de raisons de la rejeter au loin dans la chaîne des raisons et d’y préférer le mythe comme explication.

1 commentaire:

thibaud a dit…

Tu dis que tu réagis à la musique, puis que l'expérience est première. Il faudrait savoir. Ce que je trouvais intéressant dans le Fly Pan Am (par exemple), c'est qu'ils prennaient en compte la "non-écoute". Parce que ce qu'il y a, c'est que quand tu écoutes de la musique, ce que tu fais, aussi, c'est de ne pas l'écouter. Ne pas y réagir.

Ce que dit Nietzsche (j'en juge seulement d'après ce que tu cites, parce que je n'en sais pas plus), c'est qu'il y a une dimension d'apprentissage dans la musique. Je me dis qu'il veut dire que l'oreille doit apprendre à écouter. Est-ce que cette "éducation" de l'oreille ne vient pas modeler ta perception, et donc l'"expérience" ? Bien sûr, il y a des expériences sensorielles qui sont des chocs, des reconfigurations du sensible, mais est-ce que l'auditeur n'est qu'une "pure" réaction ?
Tu vois, mec ?

A part ça, le "peut-être", dans "une image vaut peut-être un certain nombre de mots, ceux qu'il faut pour la décrire", est quand même bien venu. Est-ce que tu as vraiment eu envie d'écrire cette phrase ? Parce que, sans le "peut-être", donc, elle contredirait tout ce que tu as dit (ou plutôt, tout ce que je me souviens avoir lu ici ou ailleurs) sur la musique. Est-ce qu'il ne s'agit pas à chaque fois, pour la musique ou pour les photographies, pour les inscriptions sur les murs de la ville, d'images ?

A part ça, ça me ferait plaisir de te faire découvrir un truc, car figure-toi que j'ai entendu pour la première fois le terme "post-rock" il y a un an via Tortoise/Standards, et que ça fait du bien de ne plus être pris dans "son petit format pop", etc. Tu connais ça ?
http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=360&PHPSESSID=51b9fcabea03a8807dc3e06793008d84
Tu pourras y lire ces quelques lignes qui concernent spécifiquement la musique.

Prenez l'exemple de la musique aujourd'hui. Qu'est-ce qui est musique savante et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Nombreux sont ceux qui vont écouter de la musique savante sans savoir que ça en est. Est-ce qu'une musique électronique est savante ou pas ? Est-ce que c'est de la « culture jeune » ou une forme de la musique savante ? On ne sait plus très bien, et je crois que ce qui est important, c'est toutes ces formes de brouillage et de déplacement qui font qu'il n'y a pas l'art d'un côté et puis le spectateur en face, mais des formes d'expérience qui sont des formes de transformation des régimes de perception, d'affect et de parole.