dimanche 24 janvier 2010

notre galaxie punk-rock : godspeed you black emperor - f# a# ∞ (kranky, 1998)

Mais, ça n'aura pas commencé comme ça. Pas avec Romain. Avec un autre, plus tard, qui m’a fait écouter ce disque. Précisément, ce disque. Précisément, l’introduction du disque, ce Dead flag blues, prélude à un monde tout entier concentré en un disque, sombre, lent, lourd, puissant, fait de prêcheurs de rue fous, de trains observés, de litanies de larsens, d’explosions et de mélodies susurrées sur un duo de cordes.

C’est avec ce disque, si l’on veut, que tout a commencé. Comme ça.



0.

Il en aura peut-être toujours été ainsi : le chaos, l’angoisse que tout finisse, non que tout s’achève comme un accomplissement, mais meure. L’angoisse que tout meure, c’est ça, depuis toujours, et l’énergie qui l’accompagne : énergie du désespoir ou de l’espoir, comme on voudra, c’est tout un. Il se sera toujours agi de cela : agir dans l’urgence, agir avant que toute chose ne prenne fin. Il se sera toujours agi de cela : savoir que tout est perdu, que nous sommes tous perdus et agir quand même, agir contre cette fin annoncée, toujours annoncée, cette fin qui s’annonce d’elle-même, agir au plus près de cette fin, agir contre elle, mais tout contre.


1.

Nous sommes en 1998, peu importe où, ce qui importe, c’est ce blues qui retentit, pas comme une vérité que l’on assène, mais en se donnant le temps, en laissant chaque mot scandé et chaque note jouée retentir, libérer l’espace nécessaire à la diffusion du son. Opter pour un tempo lent, pas langoureux, non, lent, quelque chose qui traîne, quelque chose que l’on se confiera lorsqu’on est entre soi et que l’on joue.

Pourquoi la lenteur ?

Peut-être parce que la lenteur peut se dépasser, ce au-deçà de quoi on peut aller.

Ce qui se distingue encore, c’est le mélange, ces instruments que la technique aurait du reléguer au rang d’archaïsmes et qui, pourtant, sont en harmonie avec que l’ère électrique a produit de meilleur : un violon, un violoncelle, une trompette, un xylophone, une cornemuse.

Tout cela pour du blues ? Oui. Un blues qui n’aura de cesse de retentir durant cette heure de musique, projeté sous diverses formes, repris, transposé, mais jamais déformé.

Angoisse du chaos, blues, ère électrique qui ne vient pas à bout de l’acoustique, espoir, on nous le dit : sur un marteau, sur une lampe d’amplificateur, des symboles d’une lutte peut-être : ouvrière, musicale, qui sait ?


2.

La lenteur est ce qui se peut dépasser — comme tempo. Comme tempo, la lenteur se dépasse, elle permet l’intensification, elle permet de faire sentir, entendre : entendre, l’imminence et l’émergence de l’explosion, ce moment rare, précieux, inouï, si l’on ose, lorsque la musique bascule, lorsque le tempo s’échappe à lui-même, appelle autre chose que ce qu’il est tout d’abord lui-même, un autre soi-même, plus resserré, plus urgent, plus dense. C’est la vertu de la lenteur de faire pressentir, entendre : écouter, cette altérité du tempo qu’est l’accélération, accroissement de puissance, enroulement des notes autour d’elles-mêmes, explosion et, après coup, après détonation, déflagration, dilatation de la musique, comme hors de toute temporalité.

Ce qu’il reste : des sonorités, des retours ou des feedbacks, des sons en expansion, une masse sonore dont parties discernables s’entrexpriment sans dialoguer vraiment, se composent pour former un tout dont le dessein demeure de nous ignoré. Des bruits de pales d’hélicoptère + des complaintes, des complaintes comme des bruits de pales d’hélicoptère, déformées, menaçantes, oppressantes. C’est après l’explosion.


3.

La lenteur est un mobile. La lenteur est le motif d’un pas de danse avec le silence. Un mobile qui se meut lentement produit un son si caractéristique qui peut être inaudible. Lui adjoindre la répétition, c’est en somme persister dans la lenteur, refuser une forme de développement au profit d’une autre, libérer un peu plus l’espace sonore, non pour le vide, mais pour que s’y inscrive cette danse faite d’instruments archaïques pour notre ère électrique.
Lenteur et répétition, entendre encore ce dont elles sont le présage, ce qui se trame en elles. Elles ne sont pas des cercles, bouclées sur elles-mêmes, inextricables, mais spirales, porteuses d’une expansion qui ne détruit pas ce qu’elle laisse derrière elle, mais le recycle, l’inscrit dans un cycle : quelque chose d’une roue en somme qui, tournant sur elle-même, parcourt des distances, atteint à des lieux autrement inaccessibles.

La roue tourne, c’est bien connu, elle est conduite. Peu lui importe que l’on change de régime, elle tourne, elle supporte la diversité des régimes, les variations de degrés jusqu’à ce point de rupture qui constitue son horizon : le silence avec lequel la musique n’aura eu de cesse de danser jusqu’en se plus hauts pics d’intensité, l’appelant même en ces moments.





Une première version de ce texte a paru sur le site de dMute.net.

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