vendredi 22 janvier 2010

notre galaxie punk-rock : labradford - mi media naranja (kranky, 1997)

Si je ne me trompe pas, j’ai dû passer quelques heures de ma vie. Au même endroit. À la même époque. C’était en 1997 à Richmond, Virginia. C’est d’ici que viennent les cigarettes du vacher. Quelques heures, seulement. Romain et moi, nous nous étions perdus. Nous avons pris un petit-déjeuner dans l’une de ces échoppes où l’on vend de la nourriture à consommer rapidement. Nous avons parlé à une fille. À elle plutôt qu’avec elle. Elle nous a dit qu’elle reviendrait plus tard. Plus tard, elle n’était toujours par revenue. Nous avons voulu partir. J’ai demandé notre route à un vieil homme noir, pas loin de la gare des autobus : "Quelle direction pour Atlanta ? Atlanta, Georgia ?". Il ne connaissait pas d’Atlanta. Normal : c’est deux États plus au sud. Un autre monde, en somme, aux États-Unis d’Amérique. Aussi, nous avons quitté Richmond, Virginia. J’aurais dû oublier jusqu'à l'existence même de Richmond, Virginia. Ce disque m’y reconduit. Avec Romain. Mais sans lui. Je pourrais dire qu’il faut avoir été à Richmond, Virginia pour comprendre quelque chose de ce disque. Non. En plus d’être péremptoires, ces déclarations sont tout simplement trop bêtes. Cependant, j’entends Richmond, Virginia dans ce disque. J’entends ce souvenir. J’entends l’atmosphère d’une matinée désœuvrée — désœuvrés, à ce moment-là, nous l’étions, pas sans énergie. J’entends le vide de cette matinée passée à attendre que quelque chose se passe. J’entends aussi la répétition des mêmes gestes, des mêmes mouvements, des mêmes intentions : monter dans le bus "Greyhound" — passer la nuit dans le bus "Greyhound" — passer un certain temps là où le bus "Greyhound" nous a conduits — sans être toujours bien certains que c’est là que nous voulions aller — monter dans le bus "Greyhound" — passer la nuit dans le bus "Greyhound — passer un certain temps là où le bus "Greyhound" nous a conduits — etc. Et comment ces mêmes gestes, ces mêmes mouvements, ces mêmes intentions, comment malgré leur répétition, ou plutôt : comment grâce à leur répétition, ils conduisent toujours un peu plus loin, ils conduisent toujours un peu plus prêt de la destination finale à atteindre. Nous, ce n'était pas la mort. Nous, c’était Austin, Texas. Labradford non plus, ce n’est pas la mort. La mort, personne n’y pense dans la répétition. Dans la répétition, on se croit bien plutôt immortel. Le temps semble disparaître, s’effacer alors même que ce n’est que lui qu’on passe à travers la distance. Je ne pourrais pas dire qu’il faut avoir été à Richmond, Virginia pour comprendre cette musique. En revanche, il n’est pas totalement faux de dire qu’il faut être de Richmond, Virginia pour produire pareille musique. Sans doute parce que la musique participe tout autant d'une histoire que d’une géographie. Ce que l’on sent, c’est la passion à laquelle donne lieu la distance. Le temps qu’il faut pour parcourir le paysage avant de revenir à soi. Le travail d’orchestration exigé. Marier le Fender Rhodes avec une guitare slide. Une guitare électrique avec un trio de cordes acoustiques. Marier des corps entre eux dans ce qui semble être un désert. La périphérie de Richmond, Virginia. Là où la ville s'arrête. Là où le trajet commence. Un orgue. Mi media naranja, ce n’est pas triste. C’est toutes ces choses qui se bousculent dans le son. La distance, le vide, l'attente, le fait de refaire les mêmes choses, d’oublier où l’on va en y allant quand même.

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