dimanche 28 mars 2010

de circonstance, 1

Un jour, il faudra s’expliquer sur la conception lévinassienne du visage. S’expliquer sur la prétendue bonté du visage qu’elle implique, cette idée passablement naïve selon laquelle le visage révèlerait l’humanité de celui dont c’est le visage, que voir ou montrer son visage, cela signifierait : « Ne me tue pas », comme si chaque visage contenait en lui-même un impératif éthique qui s’énonce clairement dans la simple apparition du visage. Cette idée est naïve parce qu’elle oublie toute notion de complexité. Elle passe sous silence le fait que le visage est le lieu du désir, et donc de l’amour, et donc de la jalousie et donc de la haine.

Voir un visage, ce n’est pas voir l’humanité de l’autre. C’est voir une forme, un ensemble de formes, que l’on peut aimer ou ne pas aimer, que l’on peut désirer ou ne pas désirer, etc. Le visage de l’autre — en un sens, il faudrait se demander comment les défenseurs de la conception lévinasienne du visage ne s’en aperçoivent pas ? ont-ils seulement jamais vu un visage ? —, c’est aussi le lieu-même de la beauté et de la laideur : une belle femme ou un bel homme, c’est d’abord un beau visage. Un monstre, c’est d’abord un visage sans harmonie, sans symétrie, difforme. Par suite, plus que d’éthique, le visage est l’objet de convoitises, d’admirations, de rejets ou de dégoûts.

Surtout, un visage change. Il n’y a pas le visage. Le visage en soi n’existe pas. Il n’y a que des visages, des milliards de visages. Et, ces milliards de visages ne sont pas toujours les mêmes. Des milliards de visages multipliés par des milliards de variations. Ton visage change. Parfois, c’est à peine si je te reconnais. Tu vieillis. Il faut du temps pour retrouver le visage que l’on a connu dans celui que l’on découvre des années plus tard. Le visage n’est donc pas une entité stable. Ça change et ça se voit. Alors, pourquoi vouloir en faire une chose qui est finalement désincarnée ? Pourquoi vouloir l’investir d’une mission éthique, une mission morale, de sauvegarde de l’humanité de l’homme ? Et surtout pourquoi refuser de voir que c’est beaucoup plus complexe ? Cette conception complexe du visage, je l’appellerais la conception proustienne du visage. En voici un exemple, tiré du volume À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

« Quand j’arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d’abord que Mlle Simonet n’était pas dans l’atelier. Il y avait bien une jeune fille assise, en robe de soie, nu-tête, mais de laquelle je ne connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint et où je ne retrouvais pas l’entité que j’avais extraite d’une jeune cycliste se promenant coiffée d’un polo, le long de la mer. C’était pourtant Albertine. » (II, 225)

Et encore tiré d’Albertine disparue :

« Est-ce pour cette fille que je revoyais en ce moment si bouffie et qui avait certainement vieilli comme avaient vieilli les filles qu’elle avait aimées, est-ce pour elle qu’il fallait renoncer à l’éclatante fille qui était mon souvenir d’hier, mon espoir de demain (à qui je ne pourrais rien donner, non plus qu’à aucune autre, si j’épousais Albertine), renoncer à cette Albertine nouvelle, non point « telle que l’ont vue les enfers » mais fidèle, et « même un peu farouche » ? C’était elle qui était maintenant ce qu’Albertine avait été autrefois : mon amour pour Albertine n’avait été qu’une forme passagère de ma dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune fille, et nous n’aimons hélas ! en elle que cette aurore dont son visage reflète momentanément la rougeur. » (IV, 223)

Tout le roman, toute l’histoire, toute l’histoire d’amour, toute la vie est marquée par cette ambiguïté, ce doute quant au visage et que ses changements causent. Nous le reconnaissons ou nous découvrons soudain ce qu’il exprimait réellement et que nous n’avions pas su voir (nous nous rappelons de tel rougissement des joues dont nous ne savions pas expliquer le sens et qui nous apparaît longtemps après clairement). La croyance en un visage transparent qui se livrerait lui-même en révélant la personnalité de celui dont c’est le visage est au regard de la conception proustienne parfaitement naïve. Il faut peut-être un roman pour que nous prenions conscience de la complexité visible et bien réelle d’un visage. Mais, une fois que nous le savons, comment pouvons-nous persister à aborder un visage de manière simpliste en prétendant qu’il suffit montrer son visage pour que les choses — disons : la vie, l’existence, le rapports sociaux, etc. — soient claires ? Un visage n’éclaire rien. Il faut l’interpréter, toujours. Parce qu’il change toujours. Un visage n’est pas transparent. C’est une surface sur laquelle passent des multiplicités de variations dans l’expression, le ton, la couleur, la tension, etc. Le voir n’est pas suffisant. Il faut encore le comprendre. Tant que nous entêterons à croire qu’il suffit de le voir, nous continuerons à n’en rien savoir. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Marcel.

2 commentaires:

mimylasouris a dit…

Je ne connais pas Lévinas - je veux dire, je n'ai jamais entrepris une lecture attentive de son œuvre. Mais il y avait une phrase, de seconde main, qui m'avait marquée, à savoir que la meilleure façon de rencontrer autrui était de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux. Après, c'est peut-être tout simplement que j'y voyais une belle interprétation de mon incapacité totale, après plusieurs rencontres, à pouvoir dire de quelle couleur étaient les yeux de celui qui est devenu mon copain. Mais tout de même, si l'on voit dans la figure de l'autre un ensemble de traits et de formes, c'est justement qu'on le dé-visage. Avez-vous jamais remarqué que la description d'un beau visage le déforme ? - c'est notamment un ressort employé par Gautier dans Jettatura (il me semble que c'est cette nouvelle-ci), où le visage à la parfaite symétrie devient formidable, c'est-à-dire terrifiant.

(le nuage de mots sur la colonne de droite me fascine ; j'y retrouve nombres de petites obsessions "personnelles")

papier esthétique a dit…

Disons qu'ici, l'objectif était "de circonstance", au sens de : essayer de résister à une conception naïve du visage — puisqu'on essaie de nous persuader que le visage se livre spontanément, qu'il suffit de le voir (et donc, qu'il importe par-dessus tout de ne pas le voiler). Alors que tout Proust nous montre qu'il n'y a rien de tel que le visage, au sens d'une entité simple, accessible en un coup d'œil, mais qu'au contraire un visage est toujours changeant, qu'il exige toute notre attention.