samedi 24 avril 2010

écrire — la musique III. § 6. tortoise

Sur A Lazarus Taxon de Tortoise

La réédition de Rhythms, Resolutions And Clusters est un véritable document historique. Paru juste après Tortoise (1994), et se présentant comme un album de remixes de ce premier disque, c’est un témoignage sur la croyance en une sorte de musique communautaire, une musique produite et reproduite, produite et remixée, pour laquelle les remixes ne sont pas des travaux de seconde main, mais ont, pour le dire ainsi, une valeur d’original équivalente à ce qu’ils remixent.

Témoignage sur l’utopie de la possibilité d’une création en réseau, il est aussi la preuve d’un tournant qui s’est opéré au milieu des années 1990 :

« It used to be the case that a record wad expected to contain the definitive and perhaps only version of a song, and that the band and the producer was to create this “ideal” object ».
Brian Eno, « Unfinished » (1994), cité par Alan Licht

Le disque ne contient pas la version ultime d’une chanson. Une chanson, un morceau de musique est — du moins “en théorie” — quelque chose d’interprétable à l’infini, quelque chose de remixable à l’envi sans qu’aucune des versions ainsi produites n’en constituent une version définitive. Ainsi, en musique, il devient impossible de penser l’équivalent d’un point final, l’équivalent d’un dernier mot. La musique est soumise à ce que l’on pourrait appeler un principe d’ouverture ou d’exposition maximale. La musique est ce qui est le plus exposé, le plus ouvert, dans la mesure où elle est virtuellement remixable à l’infini, elle peut toujours être reprise, reconfigurée, recontextualisée, rejouée. La musique devient un processus qui n’a pas de fin. C’est le continu.

Sans doute, il existe un original, mais celui-ci ne fait pas autorité en tant que tel car, du simple fait qu’il est remixable, il devient un maillon dans une chaîne de versions. Et, qu’il en soit le premier ne lui confère pas en tant que tel une dignité supérieure aux autres versions. Ce n’est que dans la mesure où il est évalué, jugé comme meilleur qu’il acquiert, pour ainsi dire, une dignité supérieure (mais rien ne permet d’exclure qu’un remix sera meilleur que ce qu’il remixe).

Disque daté à tous les sens du terme, Rhythms, Resolutions And Clusters, associé à Tortoise n’en est pas moins une pièce maîtresse dans l’évolution de la musique actuelle. Dans ce couple de disques, ce que Tortoise interroge et remet en question, c’est la dyade auteur / œuvre, dyade qui est le modèle selon lequel on pense la musique en occident depuis le dix-neuvième siècle.

En signant de son nom deux disques, dont l’un consiste en remixes du second, Tortoise assume l’originalité du remix. Le remix n’est pas égal à l’original — il en est toujours un remix, ce qui l’en rend dépendant — mais, un remix peut être signé comme un original alors même que les auteurs des remixes ne s’identifient aux personnes qui forment Tortoise. Il y a bien des membres de Tortoise qui remixent des morceaux de Tortoise (Bundy K. Brown, par exemple), mais Tortoise n’est jamais l’auteur de remixes de Tortoise. Et, pourtant, c’est Tortoise qui signe ce disque.

L’œuvre se situe à un croisement. Elle est à l’intersection d’une séquence fixée sur disque et du traitement que lui fait subir celui qui la remixe. En retour, c’est en quelque sorte une figure complexe de son auteur qui se dessine dans la mesure où celui-ci tient plus du collectif que de l’individu (qu’il soit une personne ou un groupe de personnes). L’auteur est une somme ordonnée d’auteurs qui se décompose en l’auteur du morceau à remixer et l’auteur du remix. C’est pour cette raison que Tortoise peut aussi bien signer Tortoise que Rhythms, Resolutions And Clusters : il fait partie des auteurs de chaque remix même si, en son nom propre, il ne remixe pas.

Dans ces deux disques, Tortoise est un corps collectif qui s’augmente de membres à mesure que d’autres remixent ses morceaux auxquels il confère, par cette complexion singulière, valeur d’original.

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