lundi 26 avril 2010

écrire — la musique III. § 7. wittgenstein (le vrai cette fois, mais ludwig, pas paul) au piano

Certaines phrases de Wittgenstein ont quelque chose d’hallucinant — je dis hallucinant parce qu’on en viendrait presque à se frotter les yeux pour être sûr que l’on est bien en train de lire, pour être bien sûr de ce que l’on lit. Certaines de ses phrases qui semblent écrites à la va-vite, griffonnées dans un carnet, certaines de ses phrases que ses éditeurs ont rejetées dans les mal-nommées Remarques mêlées. Phrases qui sonnent comme des truismes ou des banalités, peut-être, et qu’un adjectif placé là comme une redondance transforme.

Un adjectif déroute la lecture, il attire l’attention au moment même où l’on est enclin à passer à autre chose. Un adjectif qui fonctionne comme un ralentisseur (Wittgenstein pensait qu’on devait le lire sur un tempo lent), un dos d’âne verbal et t’enjoint de réduire ta vitesse de lecture.

Je pense à cette phrase qui est en fait moins qu’une phrase :

Jouer du piano, une danse des doigts humains
[Das Klavierspielen, ein Tanz der menschlichen Finger].
Ludwig Wittgenstein, Vermischte Bemerkungen, 1939-1940, p. 501


Et, on l’aura lu, à cet adjectif-là : « humains ». Comme si, concernant l’action de jouer du piano, il pouvait y avoir autre chose que des êtres humains qui jouent du piano. Un de mes professeurs m’a dit un jour qu’il fallait savoir arrêter de lire Wittgenstein parce qu’il rendait malade. De là à dire que les phrases de Wittgenstein contaminent la pensée de celui qui les lit, il n’y a qu’un pas. Mais, ce n’est pas ça. C’est bien plutôt qu’on ne lit pas Wittgenstein comme on lit un “grand philosophe” qui jargonne, on est saisi — ou repoussé, c’est à craindre — par la manière dont il manipule l’usage ordinaire du langage.

Aussi, bute-t-on sur des mots. Aussi, doit-on s’y accrocher pour ne pas glisser sur la surface de ses phrases. Aussi, doit-on s’en emparer.

Dans un texte célèbre, suite de remarques et de questions, écrit plusieurs années plus tard, lui aussi comme griffonné, mots tracés à la va-vite, doubles points d’interrogation, « -e » élidés, on peut lire :

L’explication la plus simple [d’une phrase musicale] est bien souvent un geste ; une autre serait un pas de danse ou un mot qui décrit une danse.
Ludwig Wittgenstein, ibid., 1948, p. 548


Toujours cette insistance sur la danse, le corps, accentuée par la mention d’un geste, comme si pour cerner la musique (l’expliquer et la comprendre), il fallait l’inscrire dans des corps en mouvement, des corps en action, que ceux-ci soient fictifs, comme ce geste que l’on imagine, ces danses que l’on pourrait faire, ou réels, comme le corps du pianiste.

Parce que « humain », j’ai envie de le dire ainsi, ça ne se dit pas au hasard, ça se dit pour insister sur l’action, sur ce qui est fait ou ce qui se fait, sur l’activité, sur l’art du corps qui joue du piano, sur ces successions ordonnées de mouvements qui produisent quelque chose, mais qui — c’est ce que suggère la danse des doigts humains — ont bien une portée en eux-mêmes. On pourrait dire ainsi que les doigts du pianiste en train de jouer ont leur art propre, un art en quelque sorte infra-musical, qui ne contient pas le musical, mais dont celui-ci dépend d’une certaine manière.

On peut risquer ainsi : la musique chorégraphie le corps du musicien.

Aucun commentaire: