samedi 8 mai 2010

écrire — la musique III. § 9. mon nietzsche

Quelques mots encore sur Nietzsche. Sur « mon » Nietzsche puisque nous passons notre temps à réécrire nos lectures, coupes sèches en procession effectuées à même le texte.

Mon Nietzsche — puisque, on peut le croire, tout le monde a le sien — n’a jamais écrit une ligne de métaphysique, il s’est exercé au contraire toute sa vie — si courte, moins de vingt ans, en quelques livres très courts, mais d’une densité qui en justifie la brièveté — à être un serial killer d’idoles, un moraliste des idées.

Il est l’auteur de quelques aphorismes qui, une fois tronqués, alimentent aujourd’hui la sagesse populaire : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » ou encore « Sans musique, la vie serait une erreur ». Se souvenant des Antiques à travers les Romantiques, il interrogeait la possibilité du bonheur. Ce pourquoi, sans doute, il n’a jamais écrit platement : « Sans la musique, la vie serait une erreur », mais bien :

Le bonheur tient à peu de choses. Le son d’une cornemuse. — Sans musique, la vie serait une erreur. L’Allemand imagine Dieu lui-même en train de chanter des chansons.
Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles, « Maximes et traits », § 33

Pour la première fois dans l’histoire de la philosophie, avec ce Nietzsche-là, la philosophie ne semble émerger qu’au cœur de l’ironie. Pas l’ironie socratique, insignifiante autrement que comme technique d’argumentation au sein du dialogue mené par, pour et avec Socrate. Une ironie tout autre qui moque, raille, rie, gomme ou efface ce qui est avancé et ferait presque blêmir l’esprit du philosophe devant ses traits d’esprit.

Que sont, en effet, ces deux enchaînement de phrases, sinon des gags ? Comme si le bonheur tenait au son d’une cornemuse. C’est bien peu. Comme si Dieu chantait. C’est une erreur. En dégonflant ainsi ces gags, on perd peut-être la vitalité de l’écriture, ces phrases courtes et tendues, ces enchaînements qu’aucune transition ne vient déranger. Mais, on voit aussi peut-être plus clairement les associations auxquelles Nietzsche procède. Associations entre des vérités qui, pour nous, sonnent comme des platitudes (mais qui sait si elles ne l’étaient pas déjà pour Nietzsche ?), des vérités presque trop grandes pour elles-mêmes et des données des sens, des mœurs qui nous ramènent les pieds sur terre.

« Sans musique, la vie serait une erreur. » Tu le sais par cœur. Et, il est vrai que ceux qui n’aiment pas la musique, ceux qui ne s’en soucient pas, ceux qui semblent pouvoir vivre leur vie en se passant de musique, nous paraissent insensés. Insensés, parce qu’ils vivent une vie que nous ne pourrions pas vivre, nous, qui ne pouvons nous passer de musique. Sans la musique, ma vie serait une erreur, je ne peux pas concevoir ma vie sans musique, mais cela ne me prémunit pas contre l’erreur, pas plus que le son d’une cornemuse ne semble en mesure de me rendre heureux.

Sorti de son contexte, ce « sans musique, la vie serait une erreur » continuera de nous hanter et de nous faire croire en un pouvoir de la musique en général. Remis dans son contexte, il dit toutefois autre chose : que ce n’est pas toute la musique qui a ce pouvoir. Ce n’est même pas la grande musique, comme on peut à l’occasion le lire. C’est, plus simplement, celle qui compte pour toi. En ce sens, alors, oui, le son de la cornemuse peut rendre heureux celui qui l’aime. Et, s’imaginer que Dieu chante donne une dimension plus chaleureuse au monde. Mais, la musique — la musique en général, la musique en tant que telle, la musique comme entité séparée, comme hypostase désincarnée — n’y est pour rien. C’est bien plutôt dans ton rapport à la musique que le bonheur et le sens de la vie se jouent.

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