mercredi 26 mai 2010

Écrire sur rien, écrire sur écrire

Je sais pourquoi les écrivains écrivent sur « écrire », pourquoi ils écrivent sur l’écriture. J’en ai pour ainsi dire une connaissance intime : c’est qu’il faut continuer à écrire, même quand on n’a rien à dire. La limite de l’écriture n’est pas le monde, ce n’est pas l’éventuel extérieur, la limite de l’écriture est pour ainsi dire antérieure à l’écriture elle-même. La limite de l’écriture, c’est de ne rien avoir à dire. C’est exactement ce que dit Flaubert lorsqu’il écrit dans sa célèbre lettre :


« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. (...) C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. »
(Gustave Flaubert à Louise Colet, 16 janvier 1852)





Mais, c’est l’impossible même : on écrit toujours sur quelque chose. Ici, d’ailleurs, comment ne pas le remarquer ?, Flaubert se corrige immédiatement. Du « livre sur rien », il passe à celui « où le sujet serait presque invisible » et précise dans la foulée : « si cela se peut ». Et tout le monde entend dans cette condition l'impossibilté même de la chose. Un livre sur rien, cela se peut-il ? Non. Il faut toujours un sujet, c’est-à-dire : il faut toujours avoir quelque chose à dire de quelque chose. Même quand on ne le dirait presque pas.

Si je voulais soutenir une thèse, ce serait en quelque sorte la suivante : les écrivains cherchent toujours à écrire sur rien. Un écrivain qui voudrait seulement raconter des histoires est louche. On pourra toujours lui reprocher de ne pas interroger son medium, d’en simplement faire usage et de ne pas se poser de questions sur ce qu’il fait. Au contraire, les écrivains cherchent à écrire sur rien parce que c’est là qu’on peut trouver la réponse à la question : « Qu’est-ce que l’écriture ? ». Pour savoir ce que c’est que l’écriture — la littérature — il faut tenter de la saisir dans toute sa pureté, quand elle ne sert proprement à rien, qu’elle ne sert aucun dessein, aucune narration. C’est ce que tente Flaubert. C’est ce que Flaubert reconnaît comme impossible. Il faut écrire, mais encore faut-il parler de quelque chose. C’est la condition nécessaire pour que l'écriture littéraire ait du sens.

Deux temps et un mouvement : (1) chercher à dire quelque chose de rien, ou plutôt, à dire quelque chose bien que l’on ne dise rien de rien et (2) reconnaître qu’il faut quand même parler de quelque chose, même si c’est de presque rien.

Et Flaubert ajoute : le style, c'est la loi de l’attraction universelle littéraire. Le style est la force qui tient la littérature, qui l’empêche en quelque sorte de s’effondrer. Ce n’est pas suffisant, mais c’est ce qu'il y a de plus proche d’un écrire pur, d’un écrire dégagé de toute pesanteur.

C’est un peu comme Marguerite Duras qui, cent-quarante et un ans plus tard, écrit à son tour :


« Je vais parler de rien.

De rien. »

Marguerite Duras, écrire, p. 50



Écrire. Et parler de rien. En fait, Marguerite Duras ne parle pas de rien. Elle parle bien d’écrire. Mais, il faut — ça tient de la nécessité — qu’elle dise qu’elle parle (ou va parler) de rien.

Dans sa lettre et dans son livre, Gustave Flaubert et Marguerite Duras, tous deux, ne parlent que de ça : écrire. S’ils le font, c’est moins parce que le sujet est intéressant que parce que c’est le meilleur moyen de parler de rien tout en parlant de quelque chose. Ecrire sur écrire, c’est écrire sur rien — ou presque — parce qu’écrire est un non-sujet, on ne regarde même pas écrire, on ne se regarde même pas écrire, on forme une sorte de boucle dans laquelle l’écriture est prise et se déploie, se développe, avance, etc. C’est là que l’écriture croit triompher contre sa limite : ne rien avoir à dire.

Cette histoire de rien, cette affirmation qu’elle va parler de rien, intervient dans ce texte déroutant qu’est « Écrire » — déroutant parce que décousu comme aucun des textes de Marguerite Duras, même ceux réputés “illisibles”, ne l’est et aussi parce que parfois tellement caricatural — après le récit de la mort d’une mouche. Mais rien, dont elle parle, ce n’est pas la mouche, sa mort et ce que ça lui fait. Rien, c’est bien plutôt ceci qu’elle dit trente-deux pages plus tôt :

« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre c’est se trouver, se retrouver, devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. Devant rien. Devant comme une écriture vivante et nue, comme terrible, terrible à surmonter. Je crois que la personne qui écrit est sans idée du livre, qu’elle a les mains vides, la tête vide, et qu’elle ne connaît de cette aventure du livre que l’écriture sèche et nue, sans avenir, sans écho, lointaine, avec ses règles d’or, élémentaires : l’orthographe, le sens. » (p. 24)


Ne pas avoir de sujet, c’est être devant rien. Ce n’est plus sur rien. C’est devant rien. Le livre n’est pas à proprement parler sur rien, mais il se tient là dans le rien devant lequel se trouve celui qui écrit. Et devant lequel il se retrouve, c’est-à-dire est proprement lui-même, sait ce qu’il est, ce qu’il vaut, en tant qu’il écrit. À ce moment, il ne reste que ceci : l’écriture. Marguerite Duras ne dit pas : le style. En effet, au moment où elle écrit « Écrire », on ne parle plus de style. Mais, il y a plus. Elle ne dit pas : le style parce que ce qu’elle trouve est en quelque sorte encore inférieur au style. Ce qu’elle trouve quand elle se retrouve devant rien, devant ce livre à écrire sans idée de ce livre à écrire, sans sujet pour ce livre à écrire, c’est sous le style, c’est infrastylistique, c’est l’écriture. Et pas une écriture pourvue d’une dimension métaphysique (l’écriture par opposition à la voix, par exemple). Non. C’est l’écriture en tant que syntaxe et sémantique. Des règles pour bien former les phrases et des règles pour bien former le sens. Comment ne pas tout simplement aimer cette prose incantatoire qui s’ouvre aux problèmes de l’existence —la solitude, l’avenir, la douleur, le vide, le salut — et qui se referme sur ce qu’il y a de plus simple, le langage dans ce qu’il a de plus élémentaire : l’orthographe et la grammaire ? Il n’y a pas une larme d’ironie. Tout est dit rigoureusement sur le même ton. C’est simplement ce qu’elle trouve lorsqu’elle écrit : elle ne sait pas où elle va, il n’y a que ça : rien, et rien, ce n’est pas cependant tout à fait rien puisqu’il reste encore et l’orthographe et le sens. Rien, c’est le sujet. L’absence de sujet. On ne fait pas tenir un livre sur rien. Mais, en partant de rien, on découvre qu’il faut encore moins que le style pour écrire. Pas besoin de style pour écrire, il faut simplement : l’orthographe et le sens.

Le style vient après.

Confronté à rien, Marguerite Duras va en quelque sorte plus loin que Gustave Flaubert qui, lui, avait encore besoin du style, d’axiome, d’Art pur et d’absolu. Cent-quarante et un ans plus tard, il n’y a plus que des règles. Elles sont d’or, certes, mais cela veut surtout dire qu’elles sont élémentaires. En cent-quarante et un ans, si l’on peut dire, le rien, c’est amenuisé. Il ne reste presque plus rien de rien. Le rien de Duras est moins que le rien de Flaubert. Je suppose qu’on pourrait trouver encore moins que le rien de Duras. On touche toutefois à la limite de l’écriture. Que voici, en quelques mots. Pour écrire, rien, c’est un bon début. Mais, pour écrire, minimales, certes, presque rien, certes, il faut quand même des règles.

Aucun commentaire: