mardi 11 mai 2010

lire & lire - descartes

En lisant un texte, peut-être ne faisons jamais que mettre en évidence (que ce soit de manière privée ou publique) certains traits saillants de ce texte qui le rendent intelligible ou qui nous permettent d’en faire quelque chose. Lorsque Descartes écrit, dans ses « Secondes réponses aux secondes objections », qu’on peut lire ses Méditations métaphysiques comme un roman, il le fait certes remarquer avec l’intention de désavouer une telle lecture, mais il ouvre une porte qui ne l’avait pas été explicitement avant lui : il rend possible de lire un x comme un y avec des x, y qui ne sont pas du même genre. La remarque de Descartes qui suit contribue à désubstantialiser ou à désessentialiser les textes : ce qui constitue un genre se situe à la fois dans l’écriture et dans la lecture. Plus exactement, ce qui importe, c’est la compréhension de x et, Descartes en avait conscience, celle-ci est une affaire de lecture : la remarque qu’il fait indique la manière dont il convient de lire ses Méditations si on les veut comprendre dans le sens vers lequel les poussait son écriture. Mais, jamais il n’exclut qu’on les puisse lire autrement ; une autre lecture serait, selon lui, simplement moins appropriée. Toujours est-il qu’on ne saurait exclure qu’une lecture romanesque des Méditations soit en mesure de compléter leur lecture philosophique, de même qu’une lecture historique le peut.
Voici ce que dit Descartes :

(…) qu’il y ait en nous quelque idée d’un être souverainement puissant et parfait, et aussi que la réalité objective de cette idée ne se trouve point en nous, ni formellement, ni éminemment, cela deviendra manifeste à ceux qui y penseront sérieusement, et qui voudront avec moi prendre la peine d’y méditer ; mais je ne le saurais pas mettre par force en l’esprit de ceux qui ne liront mes Méditations que comme un roman, pour se désennuyer et sans y avoir grande attention. [1]

On peut présenter les oppositions qui articulent cet extrait de la manière suivante :



Ce qui fait la différence entre un ouvrage de philosophie et un roman n’est peut-être pas dans la lecture elle-même, mais n’y a-t-il pas matière à paradoxe si l’on peut lire un ouvrage de philosophie comme un roman ? De plus, si l’on peut lire un ouvrage de philosophie comme un roman, on peut supposer qu’il est possible de lire un roman comme un ouvrage de philosophie.

Il faut noter que Descartes n’exclut pas la possibilité de lire ses Méditations comme un roman. C’est dans le cas où une telle lecture serait exclusive que celle-ci est rejetée parce qu’elle ne permet pas au lecteur de comprendre l’auteur. Mais on peut aussi se demander si une lecture strictement philosophique des Méditations n’est pas aussi une lecture réductive, s’il n’est pas possible de lire les Méditations et comme un ouvrage de philosophie et comme un roman.

À présent, il convient de mettre l’accent sur l’incomplétude des oppositions dans le tableau ci-dessus. Descartes n’oppose pas le sérieux au non-sérieux, la peine au plaisir, même si ce sont des oppositions de ce genre qui travaillent implicitement le texte. On peut dire que c’est précisément parce que Descartes n’exclut pas la possibilité de lire les Méditations comme un roman que les oppositions ne sont pas complètes. En outre, ce n’est pas un hasard si une telle citation se trouve dans les « Secondes réponses ». En effet, une des questions qui parcourent les « Secondes réponses » est celle de la méthode (p. 387 sq.). Descartes parle aussi bien de « méthode des géomètres » que de « façon d’écrire des géomètres ». À vrai dire, l’expression « méthode des géomètres » (p. 365) est plutôt celle de l’objecteur, Mersenne, alors que Descartes préfère « façon d’écrire ». La méditation, quant à elle, apparaît comme une manière de sélectionner le lecteur puisque seul « ceux qui se voudront donner la peine de méditer avec moi sérieusement et considérer les choses avec attention » pourront la suivre et atteindre à sa vérité, Descartes disant d’ailleurs qu’il n’écrit que pour ceux-là (p. 389).

Il faudrait donc distinguer deux choses : la manière de lire et la façon d’écrire. S’il est possible de lire de la philosophie comme un roman, il apparaît en revanche que la façon d’écrire est déterminante. Si l’on prend en compte l’ensemble des « Secondes réponses », on distinguera trois façons d’écrire :

(a) philosophique, qui procède par disputes et questions ;
(b) géométrique, qui procède par théorèmes et problèmes ;
(c) métaphysique, qui procède par méditations.

En toute rigueur, par conséquent, il faudra soutenir qu’il y a trois manières de lire :

(a’) philosophique ;
(b’) géométrique ;
(c’) métaphysique.

Trois manières de lire, en effet, puisque les exigences relatives à la compréhension ne sont pas les mêmes selon la façon d’écrire qui a les faveurs de l’auteur. Trois manières de lire, trois lire comme plutôt, plus un : le lire comme un roman. Ce dernier est impropre à conduire à la vérité :

Car, de cela même que quelqu’un se prépare pour impugner la vérité, il se rend moins propre à la comprendre, d’autant qu’il détourne son esprit de la considération des raisons qui la persuadent, pour l’appliquer à la recherche de celles qui la détruisent (p. 389).

Il y a donc bien une manière de lire, ou un lire comme, qui est impropre à conduire à la vérité, mais celui-ci n’est jamais exclu par Descartes. Seul l’est le lire simple comme un roman : ce qui n’est jamais exclu, c’est un lire double ou complexe. Dans un premier temps, donc, roman et philosophie semblent s’exclure comme le sérieux et le non-sérieux. Cette exclusion, comme on le voit dans le texte qui précède la partie géométrique de l’exposé de Descartes, n’est jamais reniée par lui. C’est l’écriture elle-même, quant à sa façon, qui peut être dite institutrice des genres : métaphysique, philosophique, géométrique, etc. Seulement, la possibilité d’une lecture, si elle ne remet pas en cause ces distinctions, n’interdit pas pour autant la possibilité d’une superposition des genres, d’une lecture complexe. Descartes, qui ne parle pas de littérature, n’a pas à expliquer ce qui ferait d’un texte un roman, comme il dit ce qui en fait un ouvrage de métaphysique, de géométrie ou de philosophie. Toutefois, en laissant ouverte la possibilité d’une lecture romanesque d’autre chose qu’un roman, il accomplit un geste significatif.

Qu’on puisse lire les Méditations comme un roman n’implique pas que, selon une certaine lecture, les Méditations soient un roman, mais cela permet néanmoins d’aborder différemment l’opposition entre philosophie et roman. Pour Descartes, une lecture non-sérieuse de la philosophie n’atteint pas à son but : la vérité. Mais, s’il peut y avoir une lecture non-sérieuse de la philosophie, n’est-ce pas que de toute façon la lecture n’atteint jamais à l’essence du texte ?

D’autre part, s’il y a des façons d’écrire plus philosophiques que d’autres, et si la lecture de cette même écriture peut ne pas l’être, alors, dans cette asymétrie ou inadéquation entre écriture et lecture, ne faudrait-il pas voir une certaine indétermination du texte ? Si auteur et lecteur, face à ce qui sera finalement le même texte, peuvent avoir des visées différentes et si, qui plus est, la visée de l’auteur n’oblige pas celle du lecteur, alors l’opposition roman vs. philosophie et, par suite, celle non-sérieux vs. sérieux, ne perd-elle pas quelque peu de sa pertinence ? Non pas tant qu’il faille l’effacer complètement, mais on peut au moins :

(i) se demander si elle est aussi nette que ce qui peut tout d’abord paraître ;
(ii) envisager de la reconsidérer en reconsidérant aussi ce qu’elle recouvre.










[1] Descartes, Secondes réponses, Œuvres, Paris, Gallimard, 1953, p. 371-372 (les italiques et les gras sont de moi).

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