vendredi 14 mai 2010

lire & lire - kundera et derrida

Dans le « Dictionnaire personnel » de Kundera, on trouve sous le titre « Méditation » les remarques suivantes :
Trois possibilités élémentaires du romancier : il raconte un histoire (Fielding), il décrit une histoire (Flaubert), il pense une histoire (Musil). La description romanesque au vingtième siècle était en harmonie avec l’esprit (positiviste, scientifique) de l’époque. Fonder un roman sur une méditation perpétuelle, cela va au vingtième siècle contre l’esprit de l’époque qui n’aime plus penser du tout. [1]
Dans une certaine mesure, on pourrait opposer ce que dit Kundera à ce que dit Descartes. En effet, pour Kundera, ce qui est le propre du roman contemporain (il écrit au vingtième siècle), c’est la méditation. La tâche fondamentale que Descartes assignait à la philosophie que l’on peut définir comme un fondationnalisme, à savoir : fonder l’ensemble de nos connaissances sur certains principes évidents, certains et indubitables, semble investie par le roman. Pour découvrir un tel fondement, une des méthodes disponibles au philosophe était la méditation. Quant à lui, le roman partirait d’une méditation pour se construire, pour construire une histoire, pour se construire lui-même comme un roman. Ce que Kundera souligne, c’est l’évolution du roman avec le temps, c’est le double sens du mot “histoire” : ce que le roman présente et ce sur le fond de quoi le roman se constitue. Ainsi, en adoptant la perspective historique que suggère Kundera, le roman au vingtième siècle accomplirait le genre de tâche qui appartenait à la philosophie au dix-septième siècle : méditer, penser. Toutefois, le roman n’est pas une méditation, il n’en demeure pas une. Un roman comme L’homme sans qualités de Robert Musil n’est pas une succession de pensées, une longue méditation, mais on ne saurait pour autant nier l’importance de la philosophie dans la genèse du roman. Ce qu’il faut alors comprendre, c’est la non-exclusivité de la philosophie et du roman. Si l’origine d’un roman peut être l’amour de la pensée, alors le roman ne saurait être rejeté dans le domaine du non-sérieux. En effet, si ce qui fonde le roman est de nature philosophique, alors on est en droit de soutenir que le roman ne saurait être disqualifié comme dépourvu de sérieux.

Mais, raisonner ainsi, n’est-ce pas somme toute développer ce que la philosophie établit ? Si l’on raisonne de la sorte (sans pour autant prêter ce raisonnement à Kundera), on sera tenté de dire que la philosophie fonde ce à partir de quoi le roman va pouvoir se construire. Par conséquent, le roman ne saurait être qu’une extension de la philosophie. Une telle dissolution du roman repose en fait sur une certaine incompréhension du genre de choses sur lequel Descartes attirait notre attention, à savoir : en dernière instance, les différences que l’on peut marquer entre des domaines comme le roman ou la philosophie tiennent à des manières de lire : non pas que ce soit là ce qui constitue le roman comme roman ou la philosophie comme philosophie, mais la possibilité de ce que l’on a jugé bon d’appeler une “lecture complexe” doit nous rendre attentif à la relativité des frontières parce que, comme on va essayer de le montrer, celles-ci dépendent de nos pratiques, pratiques auxquelles la lecture appartient.
Cette importance de la lecture trouve sa réplique dans ce que l’on peut appeler la fabrique des textes. Comme le fait remarquer Derrida :

Au lieu de s’interroger seulement sur le contenu des pensées, il faudrait aussi analyser la manière dont les textes sont faits. [2]

Encore une fois, on présentera les oppositions qui articulent cette phrase de la manière suivante :



Ce qui semble pertinent dans cette phrase, c’est que ce qui est explicite chez Derrida est ce qui est implicite chez Descartes. Ce dont ils parlent tous deux, c’est de l’écriture et de la lecture. Mais, Derrida indique qu’il faut aller plus loin que ce que la tradition philosophique semble exiger de la philosophie ou du philosophe. Celle-ci exige que l’on s’interroge, que l’on questionne la pensée pour en extraire « la substantifique moelle ». Tout comme Descartes ne niait pas que l’on pût lire effectivement ses Méditations comme un roman, Derrida ne rejette pas cette interrogation. Mais, pour lui, il existe une autre méthode qui est “analytique” (on notera en passant que les Méditations sont écrites analytiquement) et qui consiste à s’attacher aux textes, à la manière dont ils sont faits. Ce que cette injonction de Derrida suggère, c’est qu’il y a un sens auquel on peut dire que le texte des Méditations est fait à la manière d’un roman.

Ce qui fait des Méditations un roman, ce n’est pas au final le contenu des pensées qui y sont exposées qui, quant à elles peuvent bien être dites “philosophiques”, mais la manière dont le texte est fait. Le texte des Méditations n’est pas destiné à être un roman, ni même, dans la plupart des cas, à être lu comme un roman. En revanche, la manière dont il est fait, cela peut avoir quelque chose du roman.
On pourrait encore poser la question suivante : ce qui fait la force des Méditations, n’est-ce pas qu’il s’agit d’un texte qui est fait à la manière d’un roman ?





[1] Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986, p. 166 (les italiques et les gras sont de moi).
[2] Jacques Derrida, Positions, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 66 (les italiques et les gras sont de moi).

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