mardi 18 mai 2010

lire & lire - rorty

On peut aborder cette dernière question de manière générale en s’appuyant sur ce que soutient Richard Rorty :

The more original a book or a kind of writing is, the more unprecedented, the less likely we are to have criteria in hand, and the less point there is in trying to assign it to a genre. We have to to see wether we can find a use for it. If we can, then there will be time enough to stretch the border of some genre or other far enough to slip it in, and to draw up criteria according to which it is a good kind of writing to have invented. [1]

Ce qui est particulièrement intéressant ici, c’est que Rorty parle aussi bien de La phénoménologie de l’esprit de Hegel que d’À la recherche du temps perdu de Proust, de Finnegans Wake de Joyce ou de « Envois » dans La carte postale de Derrida. La thèse que Rorty soutient est la suivante : il n’est pas possible de tracer une ligne de démarcation immuable entre le roman et la philosophie, en sorte de ranger, d’un côté, les ouvrages de Hegel et de Derrida et, de l’autre, ceux de Joyce et de Proust. Rorty insiste en effet sur le fait que, en ce qui concerne toutes ces œuvres novatrices, ce sont les limites elles-mêmes qui sont remises en question ; ce qui est questionné, pense Rorty, par l’intermédiaire d’œuvres de ce type, c’est la possibilité même de les classer (ceci reviendrait à dire, dans le vocabulaire de Descartes, que c’est la distinction elle-même entre le sérieux et le non-sérieux qui est interrogée), de les ordonner à l’aide de catégories élaborées à partir d’œuvres que ces œuvres novatrices dépassent ou dont, plus simplement, elles diffèrent.

Ainsi, dire d’une œuvre, d’un livre pour parler comme Rorty, que c’est un roman ou de la philosophie, c’est lui attribuer une propriété. Or, pour lui attribuer une telle propriété, on dispose de critères qui ne sont valides et que l’on ne peut appliquer qu’en ce qui concerne des œuvres au regard desquelles, précisément, l’œuvre que l’on essaie d’évaluer est originale. Ces critères-là ne s’appliquent donc pas dans le cas d’une œuvre originale. La solution de Rorty est celle d’une définition dans l’usage. Le genre roman n’est pas défini antérieurement à ou indépendamment de ce que l’on nomme “roman”, mais c’est précisément parce que l’on nomme tel ou tel livre “roman” que la limite du genre est définie. C’est en fonction de l’usage que l’on peut faire d’un texte que l’on dira qu’il s’agit plutôt d’un roman ou d’un livre de philosophie.

C’est en ce sens que Rorty propose la caractérisation suivante de la philosophie :

Philosophy is best seen as a kind of writing. It is delimited, as is any literary genre not by form or by matter, but by traditiona family romance involving, e.g., Father Parmenides, honest Uncle Kant, and bad brother Derrida. [2]

Si le fait d’assimiler la philosophie à un genre littéraire est en soi une provocation, que Rorty parle de “voir comme” rappelle le “lire comme” de Descartes. En définissant la philosophie par une tradition, Rorty se refuse à la définir essentiellement, tout comme Descartes qui distinguait philosophie, géométrie et métaphysique par des « façons d’écrire ». Toutefois, ce qui disparaît avec Rorty, c’est l’opposition entre le sérieux et le non-sérieux. Là où Descartes instituait des frontières, Rorty les efface, non pas en vue de nier les différences, mais afin de montrer que si une ligne de partage est à tracer, celle-ci ne passe pas entre le roman et la philosophie, mais entre ce qu’il appelle les « ironistes » et les « métaphysiciens » [3]. L’essentiel en ce qui nous concerne ici, ce n’est pas tant cette nouvelle opposition que le déplacement de celle dont on est parti vers une nouvelle opposition. Et encore, il faudrait ajouter qu’il convient sans doute de ne pas parler en termes d’opposition, mais de souligner les différences qui existent entre diverses approches des textes.





[1] Richard Rorty, Contingency, Irony and solidarity (CIS), Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 135 (les gras sont de moi).
[2] R. Rorty, Consequences of pragmatism, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1982, p. 92 (les gras sont de moi).
[3] Selon Rorty, CIS, p. 73 sq., les ironistes :
(a) ne sont jamais tout à fait capables de se prendre au sérieux ;
(b) sont toujours conscients que les termes dans lesquels ils se décrivent sont sujets au changement ;
(c) sont toujours conscients de la contingence de leur moi.
Au contraire, les métaphysiciens :
(a) sont essentialistes ;
(b) répondent à la question socratique “Qu’est-ce que X ? » ;
(c) croient au bon sens.

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