lundi 10 mai 2010

lire & lire


Il faudrait, nous dit-on, choisir entre deux manières de lire un texte. Il ne faudrait pas seulement lire le texte, mais encore pouvoir affirmer de quel genre de texte il s’agit. Ainsi, en lisant À la recherche du temps perdu de Proust, il faudrait pouvoir déterminer avec précision s’il s’agit d’un roman ou d’une autobiographie. Pour ce faire, il faut disposer de « marqueurs », de critères distinctifs, à partir desquels on peut affirmer de tel texte qu’il s’agit d’un roman ou d’une autobiographie, c’est-à-dire d’un récit fictionnel ou historique, autodiégétique. Cette manière de penser — qu’illustre par exemple l’ouvrage de Dorrit Cohn, Le propre de la fiction [1] —, si elle n’est pas dépourvue de pertinence, me semble cependant masquer largement une évidence que la théorie littéraire tend à dissimuler. Cette évidence qui, pour être liée à cette expérience singulière qu’est la lecture pourrait être tenue pour naïve, n’en demeure pas moins cruciale et elle me semble se pouvoir formuler de la manière suivante : lorsque nous lisons un texte, nous nous intéressons moins au genre d’écrits dont il s’agit qu’à ce que l’écrit nous dit. Si on pourra certes reprocher à cette formulation de déplacer le propos, puisqu’il ne s’agit plus dès lors de déterminer de quel genre de textes il s’agit, mais de rapporter le texte à une expérience qui, dans la mesure où elle est singulière, ne fait guère preuve d’objectivité, on ne pourra pas s’empêcher de répondre à son tour que l’on se demande bien au nom de quoi il faudrait choisir. Qu’il y ait des « marqueurs » qui distinguent un genre de textes d’un autre genre de textes, cela n’implique pas pour autant que c’est exclusivement comme ce genre de textes (le genre indiqué par le marqueur qui marque le genre du texte) qu’il faudra lire le texte qu’on lit. Si l’on est honnête, et bien que cela puisse donner l’impression de céder à la provocation, on ne pourra pas manquer de se demander pourquoi on se pose aujourd’hui encore ce genre de questions, c’est-à-dire pourquoi on se demande encore aujourd’hui si c’est bien ou bien comme tel genre de textes (par exemple : le roman) ou bien comme tel autre genre (par exemple : l’autobiographie) qu’il faut lire ce texte et pourquoi la seule alternative qui semble s’offrir à celui qui ne juge pas souhaitable de choisir consiste à prendre un « tourniquet » (Gérard Genette) littéraire à bord duquel il finit pas perdre tout le sens de l’orientation dont il pouvait disposer avant de s’y embarquer. Si j’insiste sur le fait qu’il paraît somme toute surprenant que l’on se pose encore aujourd’hui ce genre de questions, c’est qu’une approche des textes qui s’accorde le droit de ne pas choisir, bien qu’elle reconnaisse les spécificités de chaque manière de lire, est précisément ce que la modernité (si tant est que ce mot ait un sens quelconque puisque certains auteurs d’époque post-moderne semblent bien moins modernes que l’auteur à partir duquel j’orienterai mes réflexions) a rendu possible en la personne de l’un de ses principaux initiateurs. Je veux parler de René Descartes.





[1] Dorrit Cohn, Le propre de la fiction, Paris, Éditions du Seuil, 2001. En ce qui concerne À la recherche du temps perdu, on se rapportera au chapitre IV de cet ouvrage.

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