jeudi 13 mai 2010

objet : steve reich (correspondance)

De Jérôme Orsoni à Mathias Kusnierz 20 août 2009
Objet : Re : Steve Reich


Mathias,


Il y a deux sens auxquels on peut dire que la musique de Steve Reich ne peut pas être retenue ni fredonnée :

1. sens de la limitation technique
2. sens de la limitation essentielle

1. cela vaut pour toutes les musiques dès lors qu'elles mettent en jeu des dispositifs d'exécution quelque peu élaborés, comme le canon, le contrepoint, etc.
2. telle musique n’a pas été faite pour être retenue, mais en un sens différent de 1. Pour que cela soit vrai, il faudrait qu’il soit impossible de retenir et/ou de fredonner telle mélodie de Steve Reich.

Tu penses que la musique de Steve Reich ne peut pas être retenue au sens 2. Je ne vois pas exactement en quoi. Disons que, pour ma part, je pense qu’il est tout à fait possible de mémoriser un ligne mélodique de Steve Reich et que si l’on ne peut pas mémoriser l’ensemble d’une pièce en phase, c’est seulement à cause d'une limitation technique de sens 1 (difficulté de reproduire de façon aussi précise le déroulement de la pièce).

Dans une certaine mesure, je pense le contraire : les éléments qui composent les pièces de Steve Reich (du moins, ce dont je parle dans le texte) sont extrêmement simples précisément pour être retenus et précisément parce qu'ils sont tout ce qui peut être retenu. Tu as raison de dire qu'on ne peut reproduire la musique de Steve Reich qu'avec une extrême précision. Mais, cela s'entend au sens du développement de la phase.

Donc, la limitation devient :

L : Il n’est pas possible pour une seule personne de reproduire une pièce de Steve Reich.

Or, rien n’empêche deux personnes de tenter de reproduire Clapping Music. C’est même très simple et je suppose qu’avec un peu d'entraînement, elles pourraient y arriver en claquant la langue (un peu fatigant, mais rien d'impossible !).

Du coup, la limitation prend une autre dimension :

L’ : Il faut toujours être au moins deux pour fredonner la musique de Steve Reich.

C'est une fiction parce qu'on fredonne rarement à deux — bien qu'en réalité rien ne l'interdise, ni pratiquement ni logiquement (et même : est-ce que la fonction de fredonner est incompatible avec le fait de le faire à deux ?) — mais, on pourrait dire que la musique de Steve Reich a une dimension fondamentalement communautaire ou du moins qu’elle présuppose d’être en groupe pour que son appropriation par des auditeurs soit possible. Comme s’il fallait toujours la partager. C’est peut-être un peu tiré par les cheveux, mais pas complètement idiot. En effet, dans quelle mesure n’a-t-on pas d'autant plus besoin de partager notre expérience d’écoute que la musique est complexe ? En quelque sorte : plus la musique est complexe, plus on a besoin de la partager, de partager ses impressions, ses sensations, de savoir si on n’erre pas, etc. Et, le fredonnement en groupe serait une des formes (un dialogue fredonné, pour ainsi dire) que prendrait ce partage de la musique.

Pourquoi pas !

Bises,
Jérôme

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