vendredi 21 mai 2010

objet : steve reich (correspondance)

de Mathias Kusnierz à Jérôme Orsoni 24 août 2009
Objet : Re : Re : Steve Reich



Jérôme,

Oui, effectivement, je pensais à une limitation essentielle. À vrai dire, je ne la distinguais pas vraiment d’une limitation technique : l’idée, c'était que la musique excède essentiellement ma technique mentale (mon intelligence, ma mémoire, ma capacité à lire clairement dans le flux sonore ce qui a lieu, les rapports de notes et de paramètres, et de mémoriser tout cela). Mais effectivement, quand je dis ça, je pense davantage à des pièces comme Drumming, The Desert Music ou Music for 18 Musiciens. Les cycles y sont longs et les processus, comme tu l’écris, sont diffus : du coup, il me semble qu’il arrive un moment dans ces pièces où l’auditeur est plongé dans la musique, dans ses phases et ses mouvement sans que sa mémoire ait une prise à laquelle se raccrocher. Les rapports entre notes et accords toucheraient à une forme d'abstraction qui rendrait la position du sujet à l'intérieur de la pièce impossible à situer. Or, mémoriser un morceau, c’est être capable de se situer dans une géographie sonore. Je pense qu’on peut tout de même affirmer que pour un cerveau musical moyen (disons, le mien, que je vais prendre comme un cas moyen, sans savoir exactement où je me situe à ce niveau) Getting Better des Beatles est plus aisément mémorisable que Music for 18 Musicians : parce qu'il y a des couplets, des paroles, un refrain, un pont, des interventions techniquement assez simple de la part des musiciens. Et tout cela dessine une géographie sonore, une sorte de partition extrêmement schématique dans laquelle je suis capable de lire, à l’oreille. Tandis que je suis incapable de lire une partition de Steve Reich, à l’oeil comme à l'oreille. Je suppose que si j’avais le cerveau plus musical, ou un cerveau super-musical, puissamment musical, je retiendrai Music for 18 Musicians aussi simplement que Getting Better. Tu as sûrement déjà entendu un musicien vanter les mérites d’un chef d'orchestre : tout le monde parle de la capacité des grands chefs à déceler les nuances inadéquates dans l'exécution et ce genre de subtilités — toutes choses que je suis bien incapable d’entendre.

Donc, disons que quand la musique atteint une forme plus intense d'abstraction (ce qu’est d’une certaine façon la musique de Steve Reich, ce qu’est aussi la musique sérielle), elle a tendance à offrir moins de prise à la mémoire et à la perception. À vrai dire, cette hypothèse, il faudrait l'éprouver, disons scientifiquement, avec des indices chiffrés. Écouter Steve Reich et faire un effort réflexif sur sa propre mémorisation pour savoir dans quelle mesure le sujet qui écoute retient, mémorise ce qu’il écoute. Je ne sais pas dans quelle mesure un pareil retour est de l’ordre d'une entreprise réalisable et fiable. Moi, je sais que je peux jouer dans la tête une microphrase de vibraphone de Music for 18 Musicians, mais guère plus : en tous cas, je ne peux pas reconstituer le mouvement de glissement circulaire d’un accord à l’autre tout au long de la pièce. Mais j’aimerais assez savoir, de manière mathématique disons, quel volume, quelle proportion de musique à haut degré d’abstraction je suis capable d’enregistrer dans ma tête.

Cela dit, tu as raison : dans Early Works, les pièces sont de facture plus simple : pas d’orchestration, un instrumentarium limité, un système de phases qui reste assez simple et surtout des pièces courtes. Est-ce que je suis capable de mémoriser de manière exacte et précise la manière dont se décalent les phases ? À voir. Je vais essayer, tiens. Cela dit, Clapping Music peut être reproduit à deux, tu as sûrement raison. Et même, s’il faut probablement suivre une partition dans un premier temps, on peut imaginer qu’à force de le jouer, les interprètes le mémorisent de manière exacte, au point de ne plus mobiliser que la mémoire des gestes et pas une mémoire cérébrale ou intellectuelle (de même qu’un guitariste reproduit sans même regarder son manche telle phrase, ou qu’on peut taper des phrases au clavier sans avoir besoin de poser le regard sur celui-ci).

Quant au fait de devoir être deux pour fredonner Steve Reich, j’aime assez, et d’autant plus que fredonner à deux est une activité bien improbable, même si possible. On fredonne toujours pour soi. Du coup, ton hypothèse finale me plaît. Si on fredonne pour soi, fredonner à deux, c’est toujours fredonner pour soi, mais un soi communautaire : le soi pluriel qui unit mon compagnon de fredonnement et moi dans un même geste, le fredonner. Si on amplifie l’hypothèse, alors effectivement, on obtient quelque chose de cet ordre. Plus la musique est complexe, plus on a besoin de partager notre expérience d’écoute. En en parlant, simplement, mais aussi, plus techniquement (si l’on accepte l’idée que l’expérience d’écoute est autant du côté de l’auditeur que du côté de l’exécutant) : plus la musique est complexe, plus on doit être nombreux pour la jouer et plus on a besoin de la partager (comme on partage le corps du Christ, en quelque sorte), de la distribuer entre des acteurs différents.

Je crois que tu gagnerais à développer l’idée de cette communauté d’écoute fictive qu’appelle la musique : il me semble que c’est prometteur. D’autant que l’idée de création collective est à peu près exclue du champ de la musique savante (je sais que tu n’aimes pas la distinction, mais elle est commode à l'instant où j’écris). Si on veut caricaturer, on donnera la distinction suivante. Les musiciens de jazz mettent en commun leur savoir-faire pour servir un thème écrit par un musicien en particulier : musique semi-individuelle, semi-collective, semi-savante. Les groupes de rock composent collectivement (pas toujours mais on s’en fout) : musique collective (j’ajoute là le travail décisif de certains producteurs, l'attention portée au son que fournit tel instrument, tel ampli, tel matériel), dont la part savante est réduite autant que possible. Les compositeurs savants en revanche écrivent seuls, travaillent éventuellement avec leur interprète et font état d'un degré de lucidité et de conscience réflexive quant à la production qu’on peut qualifier de maximal. Du coup, à part en situation d’orchestre, l’expérience communautaire dans la musique savante est très rare. Voilà qu’avec Steve Reich, apparaît quelque chose qui exigerait cette communauté. Entrer dans cette musique exigerait une communauté, de même que les musiciens, quand ils exécutent une pièce (encore une fois, je pense à Music for 18 Musicians) sont plus soudés que dans n’importe quel autre orchestre, puisque tous les éléments sont imbriqués les uns dans les autres : aucun écart possible, et aucune liberté laissée à l'interprète. La géométrie de la composition exige que l’interprète s’abolisse en tant qu’entité musicienne individuelle pour participer au déploiement collectif de la musique.

Donc, l'idée est : nulle part ailleurs dans le champ de la musique savante, n’est autant exigée que chez Steve Reich la communauté.

Pour ce qui est des paragraphes que tu as ajouté, ils sont bons. Les toutes dernières lignes, où tu précises à nouveau l'idée d’acouphénoménologie, où tu formule l’idée qu’on écoute pas sans parasite, à commencer par les siens propres, mais qu’on peut soustraire les parasites pour mieux comprendre la musique, sont excellentes. En ce qui concerne la manière dont tu intègre mes objections, remarques et autres, je crois que l'essence (gloups) de notre conversation y est : débat, avec contradiction, sans forcément de résolution, et idées mises en tension les unes avec les autres. La réflexion exige de ne pas conclure, de ne pas apporter de solution réconciliante et de garder la forme ouverte d’une recherche.

Une question : tu écris (je cite de mémoire) que “se persuader que le texte restera au fond d'un tiroir, c'est libérateur.” Tu ne penses plus à le publier ? Tu as pensé, sinon, à “Camion Blanc”, qui publie parfois des textes sur le rock ? Bon, je crois que c’est vraiment une mauvaise idée que j’ai là : leur catalogue est assez couillon et Steve Reich n’a presque rien à y faire, mais, à tout hasard… Je crois que ce serait dommage que ce texte ne paraisse pas sous une forme ou une autre.

On poursuit la discussion quand tu veux, par mail ou autour d'un verre.

Bises,

Mathias

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