dimanche 23 mai 2010

objet : steve reich (correspondance)

De Jérôme Orsoni à Mathias Kusnierz 25 août 2009
Objet : Re : Re : Re : Steve Reich



Mathias,

Non, ce n’est pas que je ne souhaite plus publier ce texte. Disons que c’est une forme d’ironie que je me destine. Je ne sais pas si c’est très efficace, si ça fonctionne, mais je trouve ça drôle. Je vais me mettre, dès la rentrée, à chercher activement un éditeur.

Ceci étant dit, comme tu t’en es peut-être déjà aperçu, j’ai un problème avec l'essentialisme. Dans le cas que tu évoques, je vois mal comment on peut parvenir à nettement distinguer la limitation technique de la limitation essentielle. Que l’on ne puisse pas reproduire la pièce ne signifie pas que ce soit la pièce elle-même qui soit non-reproductible, non-fredonnable. Et puis, dans une large mesure, cela peut valoir pour la musique “savante” en général. Qui peut prétendre reproduire dans son intégralité la Tétralogie ou Aïda ou La flûte enchantée. Ou non : il faut des exemples instrumentaux. Alors, disons : la Sonate au Clair de Lune de Beethoven. Tout est parfaitement classique pour notre oreille occidentale du XXIème siècle. Et pourtant, il ne va pas de soi qu'on puisse la fredonner sans de grandes difficultés. Cela me semble vouloir dire que la limitation n’est pas dans les œuvres, mais dans notre capacité à reproduire. Je te concède par avance que Music for 18 musicians est plus difficile à fredonner que la Sonate de Beethoven. Mais : dans quelle mesure n’est-ce pas uniquement un défaut de notre éducation musicale ? De mon point de vue, c’est moins une question de degré d’abstraction que de familiarité. Ou, si tu préfères : nous ne sommes pas suffisamment habitués à ce degré d’abstraction pour parvenir à identifier, mémoriser et les rendre disponibles pour être fredonnés de manière spontanée les motifs qui composent la pièce de Steve Reich. C’est peut-être ça que j’entendais en fait par “limitation technique”.

L'idée d'une communauté d’écoute était une boutade. Elle est cependant séduisante en cela qu’elle pointe vers l’idée qu’on ne comprend jamais seul. Un peu comme en ce qui concerne le langage, qui est public — au sens où les significations ne sont pas privées, mais dépendent d’un accord entre les locuteurs sur le sens des phrases dont ils se servent pour parler — il faut être plusieurs pour écouter la musique — au sens d’identifier, mémoriser, etc. Il faut une communauté certes parce que c’est complexe — comme c'est complexe, on a besoin d’inventer des repères, des manières d’écouter nouvelles. Or, c’est précisément ce qu’on ne peut pas faire tout seul. Mais, à la limite, ça vaut pour la musique en général. La musique de Steve Reich du fait de la géométrie de sa composition (comme tu le dis justement), exige un groupe pour la comprendre, lui donner un sens. D’ailleurs, Steve Reich dit quelque chose de ce genre à la fin de Music as a Gradual Process : on s'écarte du soi pour aller vers ça, qui serait un état des corps dans lequel ils ne sont plus tout à fait séparés ou, du moins, pas de la même manière que quand ils ne jouent pas ou n’écoutent pas la musique de Steve Reich. Pour entendre quelque chose à Steve Reich, il faut se défaire de nos préconceptions sur la musique pour trouver de nouvelles conceptions qui se distinguent de l’idée de séparation entre composition / exécution / écoute. Ces nouvelles conceptions sont réclamées par l'idée de Steve Reich selon laquelle l’exécution et l’écoute se développent parallèlement. Cette idée qui peut n’avoir l’air de rien change pourtant tout. Comme je crois l’avoir dit cela dérive de l'affirmation commune à Wittgenstein et Reich selon laquelle “Rien n'est caché”. Wittgenstein écrit dans les Recherches philosophiques : “La philosophie se contente de placer toute chose devant nous, sans rien expliquer ni déduire - Comme tout est là, offert à la vue, il n'y a rien à expliquer. Car ce qui est en quelque façon caché ne nous intéresse pas.” (§ 126).

Bises,
Jérôme

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