lundi 24 mai 2010

objet : steve reich (correspondance)

De Mathias Kusnierz à Jérôme Orsoni 27 août 2009
Objet : Re : Re : Re : Re : Steve Reich



Jérôme,

Oui, je suis assez d’accord pour confondre limitation essentielle et limitation technique, ou pour rabattre la première sur la seconde : dans une optique matérialiste, si on est incapable techniquement de reproduire une mélodie, alors cette limitation fonctionne comme si elle était essentielle. Ou plutôt, parler de limitation essentielle n’a plus de sens dans la mesure où l’on est déjà limité techniquement. Pour qu’on puisse parler de limitation essentielle, il faudrait au préalable ne pas être limité techniquement ; or, comme tu le dis, nous sommes limités techniquement avec tous types de musique : simplement il y a des types de musiques qui nous font moins percevoir nos limites. Comme je te le disais, je suis moins conscient de mes limites perceptives avec Getting Better qu'avec Schönberg : parce que les Beatles semblent se laisser plus facilement englober par une perception lucide. Mais ce n’est qu'une question de degré, et la perception vient toujours buter à la fin sur un obstacle d'ordre technique.

Je pense de toute façon qu’on sera d’accord pour dire que la musique de Steve Reich, même si elle semble très abstraite et fondée sur des processus qu’on peut décrire intellectuellement, est une musique matérialiste dans le sens précisément où “rien n’est caché” (de même que, pour Wittgenstein que je connais mal, le “rien n’est caché” signifie un matérialisme, ou un refus du logocentrisme, d’un reste inexprimé/inexprimable derrière le langage). D’où le fait, qui peut n’avoir l’air de rien mais qui en fait change tout, que composition, exécution et écoute ne forment qu’une seule et même activité, un seul et même processus.

C’est peut-être ce qui se laisse penser ou formuler avec le plus de difficulté : de même que dans la musique de Steve Reich le corps approche d’un état où il n’est plus tout à fait séparé des autres, ou du moins pas de la même manière que dans la musique. Cette idée me plaît, parce que c’est un concept que seule la musique de Steve Reich est en quelque sorte à même de porter, ou de donner à comprendre. Il nous faudrait un mot pour ça : cet état où le corps, bien qu'encore individuel, n’est pas radicalement séparé des autres (comme c’est le cas dans la vie courante) mais y est lié en quelque sorte par l’intermédiaire d'un corps plus grand, qui est la musique en train d’être exécutée (et qui réclame elle-même, paradoxalement, une somme d’individualités au tâches spécifiques, isolées les unes des autres sur la partition et liées dans un dessin plus vaste — comme ces points qu’on relie pour former une figure — tâches déterminées précisément dans l’action — que jouer — le temps — quand intervenir, pendant combien de temps — et l’espace — la disposition scénique). Bref, la musique de Steve Reich invente en quelque sorte ce concept sui generis, qui n’a sûrement pas d’équivalent dans d’autres domaines et qu’elle seule est à même de faire entendre. À la limite on pourrait rapprocher cette idée d'un corps collectif du politique (bien que ce ne soit pas tout à fait la même chose) ou de l’érotique (là encore, c’est une comparaison approximative). Steve Reich (et avec lui pleins de critiques) parle aussi (il me semble) de quelque chose comme d'une transe collective, expression qui nous approche de ce qui se passe là autant qu’elle nous le fait manquer (probablement aussi parce que l’époque et la musique alors approfondissent particulièrement cette idée de transe collective : “transe collective”, ce serait une sorte d’idiotisme ou de stéréotype de l’époque, avec sa part de vérité, mais qui fait aussi écran à ce qu’il y a de spécifique dans Reich). Mais c’est bien parce que ce concept en acte ne se laisse pas épuiser par des analogies plus ou moins malheureuses et approximatives qu’on peut penser qu’il porte avec lui quelque chose de spécifique à la musique de Steve Reich.



Bises,

Mathias

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