mardi 25 mai 2010

objet : steve reich (correspondance)

De Jerome Orsoni à Mathias Kusnierz 31 août 2009
Objet : Re : Re : Re : Re : Re: Steve Reich



Mathias,

Je crois qu’il y a quelque chose comme ceci : la musique forme un corps qui est un ensemble de relations. La relation des sons entre eux, la relation des sons avec l’auditeur, les interprétations de l’auditeur, etc.

C’est particulièrement sensible chez Steve Reich à cause de cette idée du parallélisme entre écoute et exécution. Si l’on voulait faire de la métaphysique, on pourrait dire qu’il y a une sorte de monisme neutre. C’est une seule et même chose (la musique) qui se singularise en fonction de l’ordre dans lequel elle a lieu (l’exécution ou l’écoute). C’est très schématique, mais à la rigueur parler de cette forme de monisme ou parler d’un corps que devient la musique, c’est parler de la même chose. Quand on considère disons une pièce comme Piano Phase, c’est la même chose qui a lieu chez le premier pianiste, le second et l’auditeur. C’est la même chose en ce sens que c’est la même ligne musicale (plusieurs en fait, mais jamais plus d’une à la fois) qui est répétée. Ce qui distingue le premier pianiste du second pianiste, c’est que l’un répète sans décalage tandis que l’autre intègre du décalage. Ce qui distingue les pianistes de l’auditeur (outre le fait que ce dernier ne joue pas mais écoute), c’est le fait qu’il reçoit la ligne mélodique dans le décalage créé par les pianistes, c’est-à-dire une fois que la synthèse mélodique a déjà été faite. Pour lui, écouter la pièce, c’est défaire la synthèse mélodique (ce qui signifie, à proprement parler : analyser). Et, c’est ainsi qu’il suit le développement de la pièce qu’il écoute. En faisant le chemin dans le sens contraire de l’exécution, l’écoute suit le développement de la pièce (au sens où on part de la mélodie synthétisée pour parvenir à en comprendre le développement).

Au sens propre, ce n’est pas la même chose rigoureusement qui a lieu dans l’exécution et dans l’écoute (et il faut quand même noter une sorte de subordination de l’écoute par rapport à l’exécution), mais le fait qu’on parvienne à une sorte d’unité des événements par le biais de relation entre les composants de la musique jouée, la musique jouée et la musique écoutée, je crois qu’on peut l’appeler : “corps”. En effet, ce n’est pas un corps au sens ordinaire du terme. Et, les analogies permettent de se faire une idée approximative de ce qu’il est. Mais, en fait, c’est très simple, ce corps musical. Dans une large mesure, il suffit d’avoir écouté de la musique avec quelque peu d’attention pour avoir fait l’expérience de ce corps musical, de ce moment quand la compréhension de la musique n’est plus intellectuelle, mais quand elle est sensible, c’est-à-dire quand c’est dans l’audition même, dans la relation physique (ou, n'ayons pas peur des mots : charnelle !) que l’on entretient avec la musique, et même si y est engagée tout notre savoir, toute notre culture, principalement en elle, que l’on comprend la musique. Mais, en ce sens-là, rien ne distingue “comprendre” de “faire corps avec”. Or, je trouve qu'on met beaucoup l'accent sur “comprendre” (j'ai eu sans doute tendance à le faire moi-même par le passé) et pas assez sur “faire corps avec”. C’est à ça que Steve Reich nous invite. Comme rien n’est caché, il ne s’agit pas de trouver le secret de sa musique, mais de l’écouter.

Paradoxalement, n'est-ce pas une petite révolution d'écouter la musique ?


Bises,
Jérôme

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