jeudi 27 mai 2010

objet : steve reich (correspondance)

De Mathias Kusnierz à Jérôme Orsoni 11 septembre 2009
Objet : Re : Re : Re : Re : Re : Re : Steve Reich



Jérôme,

Pardon pour tout ce temps mis à te répondre. C’est aussi que cette fois, je sèche un peu, et j’ai moins de biscuits dans la manche. Globalement, je suis assez d’accord avec ton développement. Là où je m’interroge, c’est : est-ce qu’il ne faudrait pas distinguer corps et monade ? Dans le sens où une monade est fermée sur elle-même (enfin, si je dis pas de connerie : je parle en profane), tandis qu’un corps se définit aussi par ses contacts avec l’extérieur.

Ce qui me semble prometteur aussi, c’est cette distinction entre comprendre la musique et faire corps avec la musique, concept qui semble se confondre plus ou moins avec écouter la musique. Là, il y a de quoi faire des distinctions subtiles en apparence mais précieuses à l’usage. C’est vrai que, quand on commence à vouloir entrer dans un rapport réfléchi avec la musique (et surtout quand on ne maîtrise pas bien le solfège ou la théorie), on développe une sorte de délire de compréhension. Comme si la musique n’était plus un objet de jouissance, un espace à investir selon un rapport sensuel de coprésence, mais un objet à analyser, une somme de rapports et d’équation à démonter/remonter (écouter : synthèse / comprendre : analyser / écouter à nouveau : synthèse). Or la possibilité d’un pur rapport synthétique, à l’examen, ne va finalement pas de soi. Un tel rapport, est-ce qu'il ne doit pas justement passer par l’étape préalable, et à dépasser, de la toute-compréhension-analytique ? Ce serait cette toute-compréhension-analytique qui viendrait constituer l’objet musical comme fin en soi, et qui permettrait ensuite une écoute synthétique, une écoute où l’on fait corps.

Par exemple, l'ado qui écoute du rock bruyant dans sa chambre un peu par défoulement, un peu par mimétisme, un peu pour contredire ses parents, un peu pour serrer des nanas, et aussi, un peu, parce qu’il commence à s’éveiller à une forme d’émotion musicale (pardon pour la caricature), et qui donc n’a pas un rapport analytique/réfléchi à la musique, est-ce qu’il se trouve dans ce pur rapport synthétique ? Non plus, car pour lui la musique ne vaut pas pour elle-même, elle n’est pas une fin en soi qu’on aime de manière désintéressée. Au contraire, elle est plutôt un objet à usage social, un outil pour la vie en communauté. Il lui faudra d’abord passer par une phase analytique, et revenir ensuite à un pur rapport synthétique. A ce moment-là, on pourra dire qu’il est dans cette forme d’amour désintéressé de la musique. De fait, la première conclusion que l’on peut tirer, c’est que ce rapport synthétique, on met du temps à y parvenir, et il n’est jamais certain qu’on s’y tienne véritablement : qui peut dire sans mentir ni douter qu’il écoute la musique comme une fin en soi ? Il y a toujours chez l’auditeur scrupuleux le doute d’instrumentaliser la musique à d’autres fins qu’elle-même, et c’est même ce doute qui fait l’auditeur scrupuleux : celui-ci alors réévalue en permanence le rapport qu’il entretient à la musique. Donc oui, écouter la musique, au sens fort, c’est une petite révolution (intérieure par exemple) et ça demande de se délester de beaucoup de choses. Ca s’apprend, disons. Là, il y aurait peut-être matière à fiction.

Est-ce que la musique de Steve Reich, dans sa clarté (rien n’est caché) ne nous mènerait pas entre autre à cette apprentissage ? Pas parce qu’elle est une œuvre pédagogique ou conçue à des fins pédagogiques, évidemment, mais parce qu’elle prend à contre-pied notre rapport habituel à la musique, notamment à la musique savante : la sensation d’une opacité, d’une impuissance de l’intellect devant les concepts musicaux mis en jeu (devant toute musique qui excède mes maigres connaissances du solfège, toute musique que je suis incapable de déchiffrer à l’oreille ou à l’oeil, j’éprouve et vérifie cette impuissance de mon intellect devant la musique). Avec Steve Reich au contraire, la musique se donne dans une pure transparence : rien de mon intellect n’est pris en défaut, et pas par une faiblesse constitutive de cette musique : non, au contraire, c’est la nature propre de cette musique qui place mon intellect en position d’égalité avec la musique. De fait, mais comme un effet induit, secondaire, cette musique m’apprend à l’écouter : du moment que j’écoute Steve Reich, j’ai toujours déjà acquis les concepts nécessaires à son écoute, car l’exécution m’apporte, à moi sujet, les concepts nécessaires à une écoute de la musique qui est simultanée à l’exécution. L’exécution livre tout, y compris les outils nécessaires à ce qu’au même moment je reçoive tout ce qui est exécuté, sans perte. Car en quelque sorte, le processus de déphasage est l’outil de compréhension lui-même.

Autre chose, qui n’a rien à voir : ça fait un moment que je prends des notes sur Sonic Youth. Je ne sais pas trop où ça en est, il faudrait que je donne une forme un peu achevée à tout ça. Si ça t’intéresse, je peux te les envoyer. Peut-être que je vais songer à les proposer quelque part, c’est peut-être le moment de le faire. Je t’en parlerai plus longuement autour d’un verre, c’est sûrement le mieux.

Bises, et au plaisir de continuer cette conversation sur Steve Reich, qui me fait réécouter le bonhomme avec des oreilles neuves.

Mathias

Aucun commentaire: