mardi 8 juin 2010

christian gailly — be-bop

C’était hier. Jérôme s’en souvient comme si. C’était hier. Jérôme se souvient de l’endroit. Il se souvient de tout. De l’odeur, presque. Du moins, comme l’endroit s’appelle. Une librairie. À Marseille. L’odeur du temps. Jérôme se souvient de l’été, pas exactement de cet été-là en tant qu’été. De l’été, en général, à Marseille. De ses étés à lui, Jérôme, en général, à Marseille. D’un certain désœuvrement. Du temps qui se dilate sous la chaleur, comme un effet de la chaleur. Du temps qui fond ensuite, des coulées qu’il faut suivre, des espaces laissés ainsi vierges de tout et qu’il faut essayer de remplir pourtant. Jérôme, l’été, a beaucoup erré dans Marseille. Marches comme des mensonges. Sueurs brûlantes. Même pas rechercher l’ombre. Un peu quand même. À un moment. À partir d’un moment : aller dans des librairies. À Aix-en-Provence : c’était prendre la voiture. Rouler. Autoroute. Place. Se garer. Marcher. Entrer. Sortir. Avec un livre. Ou même pas. À Marseille. Simplement marcher. Entrer. Regarder. Toucher. Feuilleter. Parmi les livres feuilletés : un. Au hasard. Attiré par l’aspect : blanc et bleu nuit. Étoile sur la tranche. Titre qui parle à Jérôme de lui. De ce qu’il est à ce moment-là. Be-bop. Ouvrir le livre sans rien savoir de l’auteur. Simplement ouvrir. Et lire : deux pages. Trois, tout au plus. Au bout de trois, refermer le livre. Jérôme ne peut pas. Même pas acheter. Ce qu’il lit, c’est trop. C’est lui. Jérôme. C’est Jérôme qui se lit, qui lit quelqu’un écrivant déjà comme lui voudrait écrire. Jérôme lit ce que quelqu’un — un auteur — a déjà écrit et comme lui voudrait écrire et ne fait qu’essayer encore. Be-bop. Aujourd’hui encore, c’est-à-dire quand même quelques années plus tard, Jérôme ressent la même chose que Jérôme. Il voudrait dire à voix haute pour que les sensations non pas reviennent non pas demeurent mais s’entendent et se fassent entendre comme il les a entendues alors, c’est-à-dire quand même quelques années plus tôt là, au milieu de la marche, dans la halte dans l’errance, planifiée tout de même pour combler, mais on le sait déjà, ces sensations neuves, proprement neuves et déjà pourtant entendues par lui, mais jamais écrites par lui. Entendues par lui, Jérôme, mais pas comme ça. Jamais comme ça auparavant. Jamais aussi parfaitement. Dans la nécessité de la virgule. Jérôme pense à ça : la nécessité de la virgule. Qu’il n’y a peut-être pas autre chose que des virgules dans ces trois pages que Jérôme lit. Mais disposées. Là comme aucune virgule ne l’est ailleurs. Un souffle qui se reprend à peine. Juste le temps juste qu’il faut. L’équilibre, en somme. Jérôme pense à ça : que l’équilibre, le souffle et la virgule, c’est la même chose exprimée différemment. Jérôme voudrait lire à haute voix. Mais il ne sait pas. Il lit. Pas exactement pour lui. Certainement pas dans sa tête. Il n’a peut-être même pas besoin de lire. Il sent simplement les phrases, les compositions des phrases, les rapprochements entre ces membres des phrases qui ne se rapprochent pas, au rapprochement desquels on ne penserait pas, enfin lui, Jérôme, du moins, mais qui, une fois rapprochés l’un de l’autre, sont à l’évidence l’évidence, l’intuition même. Jérôme lit sans lire. Jérôme lit et lit son souvenir. Jérôme lie à sa lecture son souvenir. Be-bop. Jérôme quand, à présent, il parcourt à nouveau ces pages, ces trois pages, se souvient en même temps de la première lecture : 1.1. simplement, quelques instants, ça n’aura duré que quelques instants et puis, le livre reposé, parce que ce n’est pas possible à ce moment-là, pour Jérôme, de lire ça : « Tel qu’il est là dans son coin de chambre, entre le radiateur et la fenêtre, la tête dans le rideau, comme ça, de dos, on pourrait croire qu’il boude, pleure fait l’idiot, se tord de rire, de douleur, pas du tout, il joue du saxophone alto, le pavillon tout contre le rideau, ça étouffe le son. » Jérôme pourrait commenter, sans doute, mais, est-ce qu’écrire comme ça ne parle pas immédiatement de soi. Soit, si l’on veut : décrire un lieu, une attitude, mais aussi ce que c’est que jouer du jazz, comme ça, en sept lignes, et surtout tout faire passer d’un coup, tout ce à quoi ça peut bien ressembler de jouer du jazz, de jouer de la musique, que c’est tout ça à la fois et ne pas le montrer de l’intérieur, mais donner des formules précises, simples et contrastées pour le faire comprendre, déjà on entend la musique. « Il est très tôt et il est en train d’improviser sur Lover man, une rengaine propre ou de nature à émouvoir les plus durs d’oreille, ça y est le voisin est ému, il cogne au mur, les coups le réveillent, il s’arrête de jouer, s’arrêter de jouer c’est comme se réveiller, c’est aussi comme trouver le sommeil, enfin bref, il se réveille très tôt le matin pour jouer, il joue très tôt le matin parce que le matin très tôt il joue bien, il joue très bien très tôt le matin, très tard le soir aussi, il joue très bien aussi le soir très tard, d’ailleurs très tôt le matin, le soir très tard, c’est la même heure et c’est la même humeur. » Deux fois plus longue que la précédente, celle-ci, on dirait, c’est Jérôme qui le dit on dirait, c’est lui qui le dirait, on dirait qu’elle va s’effondrer, qu’elle avance en se désarticulant ou en s’ajoutant des membres qui la déséquilibrent, les virgules à chaque ajout retienne le tout, mais le sens, lui, on dirait qu’il ne va pas tenir jusqu’au bout : à un moment, nécessairement, il y aura un membre de trop à la phrase et, la phrase, au lieu d’être une phrase, seulement une phrase, toute une phrase, deviendra un monstre, c’est évident, ça va arriver, ça va avoir lieu, dès maintenant, dès le début, regardez, ça s’effondre. Non. « Enfin bref ». C’est tout ce qu’il faut : enfin bref, et rien de plus, simplement deux mots pour que ça ne s’effondre pas. Et derechef, quelques lignes plus loin : « d’ailleurs ». C’est comme ça aussi que Jérôme a été fasciné, c’est par ça aussi que Jérôme a été fasciné : les virgules partout qui surgissent sans cesse. Et : ces coupures nettes dans le cours de la phrase, dans son développement dans cette course vers l’échec qui semble être son destin, mais qu’il arrête nette, d’un coup sec, sans prendre de gant, un peu comme une rature qui s’inscrirait dans la phrase sans rien supprimer, en lui donnant plutôt un sens qu’elle allait perdre si ça continuait comme c’était parti pour continuer. Mais, Jérôme l’a appris, il n’est pas nécessaire que les choses continuent comme elles sont parties pour continuer. Au contraire. Et de toute façon, Jérôme voit bien que l’écriture hésite. C’est écrit comme quelqu’un qui hésite. Normalement, écrire, c’est faire des choix. On imagine qu’on ne peut pas dire ou c’est comme ça ou c’est comme ça. Quand il lit cette phrase, la deuxième, toujours sur la page 11, Jérôme voit bien que pourtant si, c’est fait : « une rengaine propre ou de nature. » À vrai dire, Jérôme pense toujours en relevant ce genre de points que ce sont des points de détail, mais c’est essentiel, c’est là : dans le détail que c’est essentiel, c’est qu’à supposer qu’il se joue quelque chose dans la littérature, ça se joue dans le détail, infime presqu’invisible et qui pourtant retient l’attention ou, si ça ne retient pas l’attention tout de suite, ça résonne et, plus tard, quand on y pense à nouveau ou quand on lit à nouveau, on sait que c’est ça qui fait la différence, que c’est pour ça qu’on avait tout d’abord tant aimé, on ne savait pas nécessairement pourquoi, maintenant si : la nécessité du détail. Propre ou de nature, Jérôme ne passe pas des heures à, mais pourrait le faire, se demander ce que c’est de ne pas choisir, ce que ça signifie, ce que ça fait, ce que ça change. Ce que ça change ? comme c’est un détail : presque rien. Mais, ce que ça change, comme c’est là quand même, comme c’est quand même un choix délibéré de ne pas choisir, de laisser le langage à un état infralittéraire passer dans le langage à l’état littéraire et le laisser faire le langage à l’état littéraire, faire l’état littéraire du langage : presque tout. Du moins, c’est ce que pense Jérôme. Ce n’est pas le choix d’un type de discours pour faire vrai. Ce n’est pas un miroir du monde. C’est l’écriture même, la vie, qui est là : hésiter, ne savoir que choisir, avancer quand même, continuer quand même. « Il décroche le sax, ôte son collier, sort le bouchon de sa poche, le glisse sur le bec, ça fait penser au capuchon glissé sur la tête d’un faucon et Basile, c’est son nom, non, son prénom, son nom c’est Lorettu, se demande, c’est bien la première fois qu’il pense à ça, quel rapport il y a entre un bec de sax et une tête de faucon, entre la chasse, la chasse à quoi ? » Jérôme pourrait dire ça comme ça : en peu de temps, tout de même, on est passé de la phrase interminable à la phrase qui ne se termine pas. La première, ce serait Thomas Bernhard. La seconde : Christian Gailly. Pour l’instant, comme il colle au livre un peu moins quand même que le livre ne colle à lui, il préfère dire que c’est la première première fois. Cette première fois est une pensée qui rapproche. L’instrument de l’animal — la proie. Le musicien du chasseur. La musique de la chasse — à quoi ? c’est précisément ce que la phrase ne dit pas. Ni Basile ni Jérôme ne savent. Ça va être écrit dans la suite, on ne peut que le supposer. Mais, d’abord : la manière dont le personnage arrive. En premier : ce qu’il fait. En second : comment il s’appelle. Ça ne veut pas dire que l’action importe plus que le nom. Non. Ça ne veut pas le dire. Ça veut simplement dire que le roman — puisque c’est écrit sous le titre dès la couverture — avance comme ça, intègre le baptême comme un élément du récit et tout autant comme un matériau pour la langue qui hésite, se précise en énonçant le nom. Aussi, comme quoi : un baptême n’est pas une chose qui va de soi. Quand il n’y a pas une Institution pour le fonder, il faut inventer tout le temps, le nom, certes, mais la manière même d’énoncer le nom. Basile Lorettu, il aurait pu trouver mieux. Ou peut-être que non, il ne fallait pas mieux, mais un nom qui ne sonne pas. Ou plutôt qui sonne, mais pas comme ça devrait sonner dans un roman. Un nom qui fait quelque chose sans avoir l’air de le faire. Un peu comme la phrase qui se finit sans avoir l’air de se terminer. « Il se retourne, le jette sur le lit, le lit est près de la fenêtre, tout est près de la fenêtre, c’est petit, le sax rebondit sur le lit, il le regarde, ne peut plus le blairer d’un seul coup, c’est la première fois que ça lui arrive. » Un bon livre, un bon roman, puisque c’est de cela qu’il s’agit, peut-il commencer, peut-il avoir un sens sans contenir d’une manière ou d’une autre une première fois ? Non. Mais, ici, il y a plus : que la première fois arrive comme ça sans avoir l’air d’arriver. On répondra, Jérôme anticipe l’objection, que c’est toujours comme ça chez Christian Gailly. Et, c’est vrai. Et, comme ça a fini par être toujours la même histoire, c’est toujours toujours comme ça chez Christian Gailly. C’est vrai. Quand même : « la chasse à quoi ? », la chasse au son, c’est sans doute ça, il n’y arrive pas, peut-être qu’il s’aperçoit qu’il n’est pas fait pour chasser les sons, c’est ça, la première fois. Elle n’arrive pas n’importe comment, elle arrive dans une phrase qui dit et que c’est la première fois et qui dit autre chose, qui dit que c’est petit chez Basile Lorettu, qu’il n’est donc pas riche, que d’une manière ou d’une autre, il souffre. Avant, il acceptait la souffrance. Maintenant, il ne peut plus. C’est la première fois. L’étonnant avec les premières fois, c’est qu’elles arrivent toujours quand on ne fait pas quelque chose pour la première fois. Elles arrivent même toujours alors qu’on fait ce qu’on a fait cent fois. C’est pour ça que la phrase est comme elle est, c’est pour ça que la phrase parle de la première fois et de quelque chose qui n’est pas du tout la première fois, qui est son quotidien, l’endroit où il vit, l’endroit où, tous les jours, il joue du sax, l’endroit où tous les jours, il improvise sur un thème ou un autre. Aujourd’hui, c’est Lover Man. Et, aujourd’hui, ça ne fonctionne pas. Quelque chose est mort ou brisé. C’est la première fois. « C’est bien simple, si c’était un faucon fondant sur les oiseaux plus faibles, plus lents, plus faibles parce que plus lents, il lui tordrait le coup. » Dans cette phrase, ce que Jérôme retient, c’est cette manière de la construire, de juxtaposer, et de reprendre en mettant en évidence un lien de causalité : « plus faibles, plus lents, plus faibles parce que plus lents. » Il lui vient une idée qui a l’air toute bête et qui l’est sans doute : un écrivain, c’est quelqu’un qui ne fait pas des phrases comme tout le monde. Le premier livre de Christian Gailly, lorsqu’il l’a lu, pas en premier dans sa liste des lectures de Christian Gailly, Jérôme ne l’a pas aimé parce qu’il était trop écrit comme du Beckett. En s’en détachant, il lui semble que Christian Gailly a trouvé sa manière d’écrire comme personne, pas même Samuel Beckett, et de ne pas écrire comme Christian Gailly parce que Christian Gailly lui-même ne savait pas qu’il était capable d’écrire comme ça. Comment écrit Christian Gailly ? Comme ça : « C’est bien simple, si c’était un faucon fondant sur les oiseaux plus faibles, plus lents, plus faibles parce que plus lents, il lui tordrait le coup. » Or, précisément, ce n’est pas simple. Ce qui suit « c’est bien simple » n’est pas simple, c’est même plutôt complexe, il y a un lien de cause à effet, une métaphore filée (animal / instrument) et une résistance puisque, non, ce n’est pas un faucon qui attaque sa proie plus faible. C’est même le contraire : l’instrument est plus fort que Basile Lorettu, il lui résiste, Basile Lorettu n’aime pas ça, il a envie de le tuer, mais un saxophone, ça ne meurt pas, ce n’est pas aussi simple que ça. C’est bien simple, ce n’est pas simple du tout, la métaphore est un échec. Et, si l’on veut, pense Jérôme, on peut lire autre chose que le récit d’un événement, le récit d’un événement littéraire : l’échec de la métaphore. Et d’ailleurs : « Il le saisit, lui tord le col, sépare le col du corps, le corps du col, range, couche corps et col dans la valise, ferme la valise, regrette déjà de l’avoir fermée, avec regret déjà revoit ciselé, non, gravé, aimerait revoir déjà, non, rien, du métal jaune, un fond de velours, rouge, des touches nacrées. » Le cou redevient le col, le corps celui de l’instrument, pas de la proie, et tout rentre dans l’ordre littéral. Pas tout à fait. La première fois est de courte durée. Déjà, Basile Lorettu regrette. Son histoire, c’est peut-être ça : une histoire de regrets. Il y a aussi la manière dont la phrase laisse présager quelque chose qu’elle reprend, une inscription dont on ne sait rien. Dont on saura peut-être quelque chose, dont on saura certainement quelque chose, mais qui n’est pas là, pas encore. Pour l’instant, il n’y a qu’une première fois et un regret : celui de ne plus jouer. Celui donc de s’être emporté contre l’instrument alors que, c’est ce que sait tout musicien, l’instrument n’y est pour rien. L’écrivain lui aussi le sait sans doute : la langue n’y est pour rien. Si ça ne marche pas, ce n’est pas la faute du langage ou du français, c’est la faute de l’écrivain. La métaphore ne fonctionne pas, elle ne vaut rien. Pas cette métaphore-là (animal / instrument / chasseur / musicien). Jérôme pense : peut-être la métaphore en général, la métaphore en tant que figure de style. Ce ne sont pas les figures qui font le style, mais le fait de ne pas écrire comme tout le monde. Or tout le monde écrit avec des métaphores. Donc. Rien. La conséquence n’est pas logique. Il y a cependant quelque chose. Quelque chose dans ce refus de la métaphore comme dans le refus de chercher à écrire des histoires nouvelles qui n’est pas négligeable et qui fait que quelqu’un — Christian Gailly — n’écrit pas comme tout le monde. Est un écrivain. Et Jérôme ?

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