samedi 26 juin 2010

écrire — la musique. coda

Finalement, c’est étrange cette habitude que j’ai prise de noircir des pages à propos de la musique sans être capable d’écrire la moindre note de musique. C’est étrange d’écrire en somme pour la musique, pour sa spécificité, et de ne pas savoir l’écrire.

Pas un instant, c’est sans doute logique, pas une seconde, d’ailleurs, le scrupule ne m’a quitté de parler en ignorant et de risquer de dire n’importe quoi. C’est une objection que je me suis faite cent fois peut-être et que j’ai repoussée cent fois car, il me fallait bien avancer. C’est étrange, dis-je, parce que c’est en étranger que l’on s’exprime ainsi. C’est en étranger que j’ai voulu m’exprimer.

Oh, je pourrais apprendre (en disant cela, je me corrige — II §3). Ce n’est pas ça la question. Je crois que l’on n’a pas thématisé l’envie de ne pas apprendre. Non pas cette absence si répandue d’envie d’apprendre. Non. Une absence plus recherchée, si j’ose dire, plus sophistiquée. Une absence qui procède en quelque sorte d’une posture singulière que l’on adopte, comme l’envie de rester dans une certaine extériorité à l’objet que l’on souhaite cerner.

Et, cependant, il y a quelque chose de trouble dans cette idée. Pour être juste, il faudrait dire : « Je n’ai pas envie d’apprendre la musique ». Et cependant que l’on dirait cela, une impression particulière serait rendue manifeste car, en un sens, je ne cesse d’apprendre la musique. C’est peut-être même bien tout ce que je fais : apprendre la musique. J’apprends la musique à chaque disque que j’écoute, à chaque fois que j’écoute tel disque, à chaque fois que je réécoute tel disque et à chaque concert auquel j’assiste.

À chaque fois que j’écoute de la musique, j’apprends la musique. Et, c’est ce que je me risquerais à dire, à chaque fois que j’écoute de la musique, je réapprends la musique. Je remets tout ce savoir plus ou moins discipliné que j’ai acquis sur le métier. Chaque musique que je juge digne d’être écoutée remet dans une large mesure — une mesure qui pourrait bien être la mesure la plus large qui soit en ce qui concerne la musique — l’ensemble de ce que je sais ou m’imagine savoir de la musique.

Je n’ai pas envie d’apprendre la musique et pourtant, c’est tout ce que je fais encore et encore : apprendre la musique, encore et encore. Je ne cesse d’apprendre et de réapprendre la musique, d’apprendre les mêmes choses concernant la musique et de les désapprendre. Je ne cesse de remettre en jeu tout ce que je sais de la musique. Le peu que je sais de la musique, la musique écoutée l’interroge et l’augmente. À chaque fois, c’est la même chose. Plus exactement, le même procédé, plus exactement encore, le même processus qui retranche de et ajoute à mon stock cognitif musical.

Je n’ai pas envie d’apprendre la musique et, cette envie d’absence d’apprentissage est constitutive de mon approche de la musique, d’un apprentissage continu de la musique.

C’est assez.

Et, ce n’est pas assez.

Pour finir, j’aurais aimé écrire un apologue qui englobe, résume et dépasse ce que j’aurais écrit précédemment. J’aurais aimé écrire un apologue à partir de la disparition soudaine de tout son et, la conséquence est d’une logique implacable, de toute musique et de toute la musique — ce qui n’est pas une conséquence logique de la disparition de tout son.

Stop.

D’un coup.

Les gens ne s’en aperçoivent pas. Ils ne peuvent pas s’en apercevoir. Tout se passe exactement comme si la musique, à cause de l’absence subite et définitive de tout son, n’avait jamais existé. Ça ne manque à personne, pas même aux musiciens. Pas même aux musiciens. C’est à ce moment-là de mon apologue prévu que je me suis arrêté.

Stop.

Ça n’aurait pas de sens.

La musique manquerait au moins au musicien. Les mélomanes trouveraient très certainement une autre manie, mais les musiciens ne trouveraient rien pour remplacer l’absence de musique, le manque, le vide, le désert. Pas de méthadone pour le manque de musique. Au lieu de ça, au lieu de cet apologue et à cause de ça, à cause de l’ineptie constatée de cet apologue, j’ai pensé me corriger, rajouter du texte au texte, en rajouter une couche, une couche de texte sur le texte déjà là par moi couché. Un point mineur, sans doute, une inconséquence qu’il fallait moins qu’effacer, relever et retravailler. Comme si tout cela avait une quelconque cohérence.

Au lieu de cet apologue, ce sera donc l’aveu d’une forme d’incompétence, d’une forme d’incohérence, au profit d’autres formes de compétence et de cohérence. Peut-être. Parce qu’en un sens, peut-être, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la manière dont ça, ce texte, ce texte par moi couché là, serait reçu. S’il serait seulement reçu, certes, mais s’il est, et il le sera au moins un peu, comment il le serait. En essayant de le porter à son maximum d’honnêteté, je le ruine peut-être. C’est même certain. Mais, c’est ce que je pense, cette ruine-là vaut mieux qu’une construction solide qui ne débouche sur rien, mais se referme sur elle-même, laisse pénétrer seulement ceux qui ont la bonne clef et, en quelque manière que ce soit, se bouche, une main devant une bouche pour toujours. Et, c’est à craindre, c’est ce que je craindrais à sa place, l’auteur seul y a sa place. Ça, c’est ce que je dis, ça ne m’intéresse pas, c’est ce que je me suis toujours dit. Ça, ça ne m’intéresse pas. Alors, à défaut de cet apologue final, je me contenterai de cet aveu qui n’est qu’une autre forme de rhétorique pour en finir.

C’est assez.

Maintenant.

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