lundi 14 juin 2010

écrire — la musique III. § 10. acouphènoménologie

Du silence parasité par le bruit comme le prix à payer pour échapper à la surdité. De ce silence annulé par la musique d’ambiance qui, depuis les ascenseurs, a envahi l’espace durant le vingtième siècle.

Muzak, c’est le nom.

Pire que la haine de la musique — qui provient de la surabondance de la musique, de la surpopulation de l’environnement par la musique (Pascal Quignard, La haine de la musique, pp. 198-199) —, il y a la peur de l’absence de muzak. La peur de l’absence de parasites, la peur que l’on puisse s’entendre au restaurant, la peur que l’on puisse penser dans un magasin ou dans une grande surface, la peur que l’on puisse regarder la rue depuis un café, la peur peut-être que nous ayons à décider quels sont les espaces qui doivent rester vierges de musique et les autres.

Cette peur, ce ne sont pas tant les sociétés qui la font régner comme un instrument de maximisation de notre bien-être et de contrôle de notre consommation que nous-mêmes qui la ressentons — nous sommes parvenus à un tel niveau de dressage que, dans la plus grande majorité des cas, nous nous contrôlons nous-mêmes — à chaque instant que cesse la muzak. Même si la muzak a été inventée pour cela (par la Muzak Inc. dans les années 1930), elle s’est propagée hors du cadre de cet usage et se diffuse aujourd’hui sous la forme de listes de lecture qui présentent une sélection de chansons à la mode ou les préférences du gérant de tel ou tel établissement.

Partout, des DJ invisibles rythment notre vie.

Notre plus grand mal, ainsi, ce n’est pas la haine. C’est la peur. La peur que la muzak cesse et que, sans céder la place au silence, cet arrêt laisse entendre quelque chose d’audible, quelque chose que je puisse vouloir écouter.

Mon acouphènoménologie, c’est ce que je dis de ce prix à payer pour entendre. Mon acouphènoménologie, ce sont aussi tous ces moyens que je mets en œuvre pour échapper aux parasites muzakaux. Mon acouphènoménologie, c’est ce que je dis de ce que j’injecte dans mes oreilles, ces sons fragiles menacés de toute part. Mon acouphènoménologie, c’est cette coupure baladeuse (iPod et mp3 en tête) que j’installe entre l’environnement sonore et moi-même, instaurant ainsi quelque chose d’extérieur (que je n’entends plus) et quelque chose d’intérieur (que j’écoute). Mon acouphènoménologie, c’est ce qui a lieu quand je me tais.

Mon acouphènoménologie — ou mieux, si j’ose dire : monacouphènoménologie — un néologisme pour une nouvelle manière d’aborder le paysage sonore urbain, non pas pour se l’approprier, mais pour trouver des issues dans la cartographie muzakale qui se dessine. Penser en musique, en somme, pour tâcher d’échapper à la muzak. Tout sauf une doctrine. Une collecte de traces, d’éléments, de souvenirs, de questions, de thèses, de théories à l’état brut, de critiques, pour tenter de survivre au destin du paysage sonore urbain. Et, sans s’en accommoder, l’intégrer comme un paramètre de la vie que tu mènes.




N.B. Une version modifiée de ce texte a paru dans le numéro 3 de la revue d'ici là : la musique savante manque à notre désir.

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