mardi 22 juin 2010

écrire — la musique III. § 11. une scène

Dans le métro, la ligne numéro 6, du plus riche vers le plus pauvre, je vois quelqu’un qui est assis sur un strapontin. Sur ses genoux Anna Karénine de Tolstoï. Dans ses oreilles, le clone quelconque de quelque iPod. Dans ses mains, un téléphone portable multifonction sur lequel il échoue certainement à sa énième réussite. Nous sommes à Paris, ai-je oublié de préciser. C’est ici que nous vivons tous les deux, pris en otages par des pilotes qui foncent sur les rails. Ils ne pensent pas que certains écrivent dans leurs voitures, pas plus que ces passagers qui beuglent. Pas plus que celui-ci. Quand il quitte la voiture, je prends sa place. Il frime avec un livre que, c’est l’évidence, il ne lira pas. Il est tard.

Le pire, je ne sais pas ce que c’est : délaisser le livre clos sur ses genoux ou imaginer tromper qui que ce soit en prétendant allier la musique et la lecture. Comme si c’était conciliable. En fait, le pire, je sais ce que c’est. Le pire, c’est espérer s’entendre en quoi que ce soit dans cette voiture, au milieu des touristes. En un sens, ce passager qui vient de me laisser sa place, je le comprends. Un livre, ça ne te coupe pas du monde extérieur. La musique, à fond dans tes oreilles, tout contre tes tympans, leur imposant un son contre le bruit ambiant qui s’impose à eux, ça ne te coupe pas du monde. Enfin, si. Si. Disons que ça te sauve du monde. Ça t’évite de souffrir le monde. La lecture, au mieux, installe des frontières imaginaires. Les touristes peuvent lire. Ils n’entendent pas la langue et ne sont pas curieux. Toi, non. Non. Tu ne peux pas manquer une phrase, pas une intonation, pas une manifestation de joie, de dépit, de colère, d’amour, de pauvreté, de bêtise, de comique. J’en passe. Tout ce qu’on trouve dans le métro. La musique, elle, à fond tout contre tes tympans, te permet d’échapper, mieux que du bruit, au brouhaha ambiant, pire que du bruit.

Terminus ligne 6.

De l’autre côté de cette scène, une fois sorti du métro, je ne puis me déprendre du souvenir de cette chanson de Piano Magic : (Music won’t save you from anything but) Silence. Du silence dans lequel la voix murmure cette phrase et du déluge sonore, sonique, de la déferlante de décibels en rythme qui s’en suit. La musique ne te sauvera de rien, sinon du silence. La musique ne te sauvera pas, si ce n’est du silence.

1 commentaire:

mimylasouris a dit…

La ligne 6. Vers Nation, c'est le chemin de la fac ; vers Etoile, le supplice des accordéons avant la musique entourée de silence à Pleyel.

Cela me rappelle une formule de Daniel Pennac pour qui ces gens qui se murent dans leurs écouteurs sont sous "perfusion musicale". On y retrouve bien l'infirmité de celui qui, ne voulant pas entendre (le bruit des conversations), fait semblant d'écouter (la musique), et ce faisant ramène celle-ci à celui-là.

(je sens que je viens de faire une heureuse découverte avec votre blog)