dimanche 6 juin 2010

Lucian Freud au Centre Pompidou

Il n’y a qu’à Paris qu’il est possible de vivre ça. A priori, ce n’est pas concevable, ce n’est pas envisageable, tu ne supposerais pas que. Et pourtant : oui, ça va t’arriver. Il n’y a qu’à Paris que cela arrive. Raison pour laquelle — raison parmi d'autres, mais raison tout de même — il faudrait raser Paris. Rayer Paris de la carte. Donc, ça se passe comme ça : d’abord, Nelly qui demande deux places pour l'exposition Lucian Freud — ensuite, cet énergumène chevelu barbu à lunettes rondes, faux air de John Lennon passé par le revival années 80 étudiant en art forcément étudiant en art dans son bocal voix amplifiée, qui lui répond : c’est très cher. Une sorte de diable passe. Moi, ok, j’ai peut-être l'air d'un clochard, mais Nelly, avec son port de tête altier, maintien de ballerine, non, quand les gens la voient pour la première fois, ce qu’ils voient en premier, c’est la grâce et l’élégance. Ils me le disent et je pense comme eux. Une sorte de diable est passé. J’ai articulé en réponse qu’il pourrait aussi nous dire que c’est très nul pour nous décourager définitivement d’entrer. Pas de réponse. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la démocratisation de la culture, à Paris, ça s’arrête à l’entrée même du musée. 12 euros, c’est sûr, c’est cher. Mais plus infrachissable encore que cette frontière monétaire, cette discrimination financière, il y a la pensée typiquement parisienne, le réflexe qui exclut, la spontanéité du rejet, l’interdiction comme une seconde nature : attention, cette exposition, ce n’est pas pour les pauvres ! Et si j’étais en effet pauvre et que je souhaitais tout de même faire un sacrifice pour Lucian Freud ? L’autre, dans son bocal à l’abri des balles, il n’en a rien à foutre : l’art, ce n’est pas pour les pauvres. Point. Il faudrait raser Paris, au moins pour ça. Pas à cause de lui, mais parce que c’est le parisien typique (qu’il y ait eu sous les sabots de sa grand-mère les bouses des vaches normandes ou la crasse des cochons bretons n'y change rien, il est le type parisien par excellence et par défaut), il a des principes : l’art se mérite, il faut avoir plein de fric pour y accéder. Rayer Paris de la carte.

Quelques étages plus haut, la bêtise laisse place à la peinture. Perspective, matière, sujet. Point de vue anti-naturel, plongée dans la plupart des œuvres, qui déforme, courbe les lignes droites, fait les angles droits obtus, met au centre des œuvres le corps même, le sexe.
Comme le grand David and Eli, 2003-4. Déformation manifeste des objets, pied du meuble sur lequel est posée la plante qui de droite verticale est devenu une diagonale. Pied monumental et tête minuscule, rejetée en arrière-plan, inversion historique du portrait dans lequel le visage n'est plus nécessairement au centre de la composition. D'ailleurs, ici, on ne voit que ça, au centre du tableau sexe manifeste, pénis mou qui exprime mieux que le visage, le sommeil ou le repos, la détente absolue, avec le chien, moment à part, halte dans le temps.
Matière et variations des matières, longs traits de couleur, parfaitement plats, lisses pour décrire un parquet ou un mur et grain, rugosité, paquets et épaisseurs pour décrire le visage. Ou les cuisses : passage du jaune pâle prêt du sexe à l'ocre rougeâtre et sombre, un orange ambigu, qui ne brille pas plus que le jaune, au-dessus et autour du genou (Naked portrait standing, 1999-2000).
Matière et interrogation philosophique de la couleur dans la peinture elle-même quand le blanc est la couleur utilisée pour peindre l'eau qui coule. Le blanc peint la transparence. On pense à l’affirmation de Ludwig Wittgenstein : « il n’y a pas de blanc transparent ». Lucian Freud ne répond pas : « il y a du blanc transparent ». Il rend la tranparence de l’eau par le blanc (2 japanese wrestlers by a sink, 1983-7).
Le sujet — dans la plupart des œuvres — : le corps. Ou mieux : le sexe. Pas vraiment la sexualité, mais le sexe comme lieu même de la chair à laquelle Freud s'intéresse avant tout (« I want paint to work as flesh », littéralement : « Je veux que la peinture fonctionne comme de la chair »). Le monumental Leigh under the skylight, 1994 : le corps devenu statue antique posé sur son piédestal et qui, perçu et présenté en contre-plongée, met le sexe à demi érigé, s'éloignant du repos, au centre de la composition.

Raser Paris, le rayer de la carte. Mais pas Lucien Freud.

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