jeudi 22 juillet 2010

muzakalité : notes sur muzak, 2

La muzak ne s’interprète pas, elle ne s’évalue pas, elle ne s’écoute même pas. Elle n’est qu’un arrière-fond sonore sur lequel on s’appuie pour faire exécuter certaines tâches ou rendre plus paisibles ou plus fluides un certain nombre d’interactions.

La muzak — contrairement à la musique — ne donne pas lieu à des interactions (entre la musique et l’auditeur), elle est ce sur le fons de quoi des interactions ont lieu, ce sur le fond de quoi il est prévu que des interactions aient lieu.
La muzak supprime l’auditeur.

La muzak n’est pas une musique d’ambiance. C’est une musique foncière, une musique qui est au fondement du bon fonctionnement de certaines opérations.

C’est un phénomène social, lié à l’organisation scientifique du travail. La science du travail intègre l’art dans son organisation. La musique est un facteur d’organisation du travail. Ce qui revient en quelque sorte à dire qu’elle est un facteur de production.

La muzak des super- / hyper- marchés est liée à la croyance que la musique à des effets concrets sur le mode de consommation des individus. Que dans un environnement donné, les individus ont tendance à consommer plus.

En fait, c’est plus qu’une croyance. La muzak se construit en fonction des effets causaux de l’audition de la musique. La muzak ne serait pas seulement possible si la musique ne causait pas chez qui l’entendent des effets déterminés, précis et déterminables. La muzak intègre donc une certaine forme d’esthétique causale, au sens d’une théorie des sensations causées par la musique. La muzak ne se soucie pas des jugements de valeur qui peuvent porter sur la musique, mais uniquement de sa dimension subjective, c’est-à-dire ici des sensations ou des sentiments (bien-être, décontraction, etc.) causés par l’audition de la musique.

dimanche 18 juillet 2010

muzakalité : notes sur muzak, 1

Comme s’il fallait encore le dire : la musique n’aura jamais été aussi présente dans nos vies et la musique n’aura jamais été aussi absente de nos vies.

Muzak, inc. affirme que ce qu’elle propose est plus que de la musique.

En fait, il faudrait soutenir que la muzak est plus que de la musique et moins que de la musique.

Plus que de la musique, c’est-à-dire : de la musique, mais faite pour accomplir certaines tâches définies et quantifiables.

Moins que de la musique, c’est-à-dire : en étant d’emblée utilitaire, la muzak s’interdit d’être l’art musical qu’elle pourrait être. Ce n’est pas en ce qu’elle est « intrinsèquement » médiocre que la muzak est moins que de la musique, c’est en ce qu’elle sert certaines fins utilitaires. Au sens platonicien, elle cesse d’être un art pour n’être qu’un technique.

Parce qu’elle sert certaines fins utilitaires, la muzak est plus que de la musique et moins que de la musique.

En étant plus que de la musique, la muzak est moins que de la musique.

La muzak est son propre destin = dimension fonctionnelle de la musique qui s’autoréalise : la muzak est l’instrumentalisation de la musique. La musique muzakale n’est pas une musique qui serait augmentée de quelque chose ou à laquelle on retrancherait quelque chose. C’est de la musique désignée, à laquelle on impose un design, un dessein.

La muzak est + / - que de la musique parce qu’elle est de la musique instrumentalisée.

Gouffre entre la musique intrumentale et la musique instrumentalisée.

vendredi 16 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 11.


L’homme est un animal photogénique. Tu le vois, quand la caméra l’isole, par hasard au milieu de la foule, s’il se voit, c’est la joie, il exulte, il passe à la télé. Tu le vois, quand la caméra vient le voir chez lui, dans sa ville, dans son quartier, dans son village, alors il se masse, il s’agglutine, il salue, trépigne, saute de joie, se bouscule, joue des coudes et crie, on l’entend dire en lisant sur ses lèvres, au loin, rejeté derrière le présentateur — vedette ou pas — c’est la télé ! Tu le vois, quand il se voit lui-même sur un écran de contrôle, son image l’interpelle, le questionne, l’arrête, il se regarde, il ne regarde jamais aussi attentivement que quand il se regarde lui-même. Son image soudain le surprend. Freud avait appelé ce phénomème l’inquitétante étrangeté (unheimlich), à ceci près que c’est devenu quotidien. De même que la musique a envahi la ville, l’image aussi, mais pas n’importe quelle image : des reflets de nous-mêmes. Partout, ce sont nos vies qui sont filmées et diffusées. Il n’y a plus que ça : l’image de nos vies, nos vies enregistrées et diffusées instantanément. C’est le quotidien qui est inquiétant, l’ordinaire, non pas que tu ne reconnaisses pas ton image dans le reflet par hasard en face de toi, mais que tu te reconnaisses tout le temps dans les images de toi qui sont diffusées partout et tout le temps, où que tu sois, où que tu ailles, on ne te regarde pas, on te filme. C’est une différence de taille : être filmé, mais pas regardé. Nul n’est besoin de te regarder, il suffit d’enregistrer ton image. Et de pouvoir la montrer.

jeudi 15 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 10.

Que je l’aime ou que je ne l’aime pas, ta gueule, il est vrai, ça ne fera pas de différence. Que je la regarde ou que je ne la regarde pas, en revanche, ça fera une différence. C’est de penser qui ne fait pas de différence. L’important, c’est de regarder, pas de penser, jamais de penser. La photogénique est une affaire de voir pas d’idées. Ce n’est pas le propre de l’image, c’est le propre de la photogénique, d’une certaine manière de concevoir l’image et le rapport que le modèle, l’auteur de l’image entretiennent avec les images qu’ils produisent ensemble.

mercredi 14 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 9.


Je vois ta gueule. Je ne vois que ça. Elle n’est pas géniale, tu vois. On ne voit que ça. Ça aussi, c’est le vrai toi. Ça aussi, c’est nécessairement le vrai toi. Puisque c’est visible, puisque ça se passe à l’écran. Et que même, ça crève les yeux. Je vois ta gueule. Je ne vois que ça.

mardi 13 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 8.

Et puis donc le monstre. De la beauté même. Ou de ce qu’on tient comme telle. Le monstre de la photogénie. Le filtre des écrans. C’est-à-dire le filtre de la vie même. Puisque notre vie n’est plus qu’écran. Je te regarde à travers mon écran à travers mon écran et ce que je vois, c’est ce que personne d’autre que moi n’avait vu avant moi mais que maintenant tout le monde peut voir. Que ta photogénie à travers l’écran, c’est le monstre, ton monstre d’écran, ton monstre dans l’écran à travers l’écran. À travers l’écran, tu n’es pas le même, tu n’es jamais le même, simplement ce que mon écran veut bien faire voir de toi. C’est ta photogénie. C’est mon génie.

lundi 12 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 7.



Parfois des grosseurs indésirables apparaissent qui font d’un visage femelle un visage plus viril que celui des hommes. Le génie de la photogénie, c’est de transcender les genres. De donner forme à un super-genre, une nouvelle manière de ce que les Médiévaux appelaient parfois Universaux.

dimanche 11 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 6.

Même si parfois, à l’évidence, on peut en douter. À moins que ce ne soit plus précisément les couleurs qui surgissent dans les déformations de l’image à travers l’écran à travers l’écran, ces traînées de bleu et ces tâches de vert qui modifient la physionomie du visage à tel point qu’on peut presque douter de ce que c’est. Qui c’est en tout cas, c’est certain, on n’en sait plus rien. On ne voit plus que l’hominidé dans l’image, dans le visage. L’humanité disparaît dans la photogénie. Ne restent que des traits, des coulées de couleurs, pas des larmes qui coulent, des fluides cathodiques à travers l’écran à travers l’écran.


samedi 10 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 5.



Visages emprisonnés. Visages capturés. Retenus clos dans leur habitacle de verre. Expression des visages qui souffrent subitement au moment que tu les captures, que tu les tiens comme ça, tiens prends ça, derrière ta grille de verre, je ne te regarde pas, je regarde l’écran à travers lequel je te regarde, tu disparais et tu apparais en même temps dans ces deux écrans. L’homme est photogénique quand les écrans se multiplient. Plus les écrans se multiplient plus l’homme devient photogénique. Et, je me le rappelle, photogénique ne veut pas dire beau.

mercredi 7 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 4.

Il est numérique. C’est-à-dire un écran entre toi et l’écran. Tu regardes l’écran entre toi et l’écran. Tu regardes l’écran à travers l’écran. Et entre ces deux écrans, les visages se déforment. Les couleurs changent.


mardi 6 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 3.



Tant et si bien que tu ne sais même plus ce que tu regardes. Une série sud-américaine ou bien un film avec Penelope Cruz. La nuit, à la télévision. Tu sais tout de même qu’il y a devant toi un carnet noir, une bougie allumée et un appareil photo. Tu te saisis de l’appareil photo.

lundi 5 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 2.

Beau, même pas. Simplement là : sur l’écran. Tu le regardes ou tu ne le regardes même pas. Tu attends que le temps passe. Tu attends le temps qui passe, voilà, c’est ce que tu fais. C’est l’hiver. Tu t’es enfermé dans la maison de tes parents, tu regardes le temps qui passe en regardant la télévision. C’est comme ça. Beau, l’homme aussi photogénique qu’il soit, il ne l’est même pas. Toi non plus. Mais toi, on ne te regarde pas, à la télévision.


dimanche 4 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 1.



L’homme est un animal photogénique. À la télévision, surtout. Tu le vois, tous les jours. Tu ne l’appréhendes pas forcément tel qu’il est. Mais il est là dans sa photogénie, même. L’homme, tu aimerais le dire, c’est un génie de la photo. Tu hésites, cependant. Photogénique, est-ce que ça ne signifie pas un peu : beau ?