vendredi 16 juillet 2010

l'homme est un animal photogénique, 11.


L’homme est un animal photogénique. Tu le vois, quand la caméra l’isole, par hasard au milieu de la foule, s’il se voit, c’est la joie, il exulte, il passe à la télé. Tu le vois, quand la caméra vient le voir chez lui, dans sa ville, dans son quartier, dans son village, alors il se masse, il s’agglutine, il salue, trépigne, saute de joie, se bouscule, joue des coudes et crie, on l’entend dire en lisant sur ses lèvres, au loin, rejeté derrière le présentateur — vedette ou pas — c’est la télé ! Tu le vois, quand il se voit lui-même sur un écran de contrôle, son image l’interpelle, le questionne, l’arrête, il se regarde, il ne regarde jamais aussi attentivement que quand il se regarde lui-même. Son image soudain le surprend. Freud avait appelé ce phénomème l’inquitétante étrangeté (unheimlich), à ceci près que c’est devenu quotidien. De même que la musique a envahi la ville, l’image aussi, mais pas n’importe quelle image : des reflets de nous-mêmes. Partout, ce sont nos vies qui sont filmées et diffusées. Il n’y a plus que ça : l’image de nos vies, nos vies enregistrées et diffusées instantanément. C’est le quotidien qui est inquiétant, l’ordinaire, non pas que tu ne reconnaisses pas ton image dans le reflet par hasard en face de toi, mais que tu te reconnaisses tout le temps dans les images de toi qui sont diffusées partout et tout le temps, où que tu sois, où que tu ailles, on ne te regarde pas, on te filme. C’est une différence de taille : être filmé, mais pas regardé. Nul n’est besoin de te regarder, il suffit d’enregistrer ton image. Et de pouvoir la montrer.

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