vendredi 20 août 2010

derrider dérida, note

Pendant que j’écrivais, je cherchais aussi à me souvenir où j’avais lu cette phrase : « Ça s’écrit comme ça se prononce. » J’ai fini par trouver : dans La dissémination à la page 207, comme si ce n’était pas évident. Si je ne savais pas que c’était une absurdité, je dirais que c’est une des phrases les plus importanes de Derrida, l’inventeur entre autres inventions de la « différance ». Il y va dans ce passage avec une longue note où il finit par être question de ce qu’on a marqué ici comme un trou. Le texte, moins quelques coupures :

« À ceux qui, faute de lire, auraient la hâte et la simplicité de se contenter à ces frais, rappelons très vite ceci : ce qui se poursuit depuis ce lustre, et qui est en effet destiné à écorcher, si l’on veut, l’oreille, c’est un déplacement de l’écriture, la transformation et la généralisation systématiques de son “concept”. L’ancienne opposition de la parole et de l’écriture n’a plus aucune pertinence pour contrôler le texte qui délibérément la déconstruit. Un tel texte n’est pas plus “parlé” qu’“écrit”, pas plus contre la parole que pour l’écriture, au sens métaphysique de ces mots, non davantage pour quelque troisième force, surtout pas pour quelque radicalisme de l’origine ou du centre.
(…)
Freud raconte qu’au moment où il avait du mal à faire admettre la possibilité d’une hystérie masculine, il rencontra, parmi ces résistances primaires où ne se révèlent pas seulement la sottise et l’inculture, celle d’un chirurgien qui lui dit — expressément — ceci : “Mais, mon cher collègue, comment pouvez-vous dire de telles absurdités ! Hysteron (sic) veut donc dire utérus. Comment donc un homme peut-il être hystérique ? ».
(…)
Cette note, cette référence, le choix de cet exemple ne sont là que pour annoncer un certain déplacé du langage ; nous sommes ainsi introduits à ce qui est supposé se tenir derrière l’hymen : l’hystère (ustera) qui ne n’expose que par transfert et simulacre, par mimique. »

Au final, il est toujours question de la même chose.

jeudi 19 août 2010

derrider dérida, 8

Rien ?

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Je prétends ne rien comprendre à Derrida. Ou bien : Je ne prétends rien, si ce n’est : comprendre Derrida. Dans les deux cas, c’est une histoire de con pour lequel il faut « bander » et bander, au final, pour lui (ou elle) tout autant que pour son inversion. L’histoire de la philosophie (elle) — ou l’histoire de la métaphysique (elle) ou l’histoire de l’ontologie (elle) puisque celles-ci n’ont de cesse de revenir à la mode — c’est une histoire de con. Et, si je me suis dit, à un moment ou à un autre, comme pour commencer, comme pour me donner un commencement, puisque pour ce qui est du domaine de cette philosophie que l’on nommera hasardeusement (par dépit face à ce terme qui semble triompher désormais dans son opposition à la philosophie dite “analytique” : la “philosophie continentale”, comme si la philosophie était histoire de continent, elle qui é / im / migre sans cesse) la “philosophie post-phénoménologique”, c’est bien le commencement, l’origine qui importe, si je me suis dit, dis-je : « La philosophie est un tas de morts sur lequel nous empilons des phrases. », il faudra alors que je me corrige, comme un enfant, la philosophie, ce n’est pas ça. La philosophie, c’est con, mais con, mais vraiment

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quelque chose.

mercredi 18 août 2010

derrider dérida, 7

« Pour l’instant, moi, je te dis que je vois Plato bander dans le dos de Socrates et l’ubris insensée de sa queue, une érection interminable, disproportionnée, traverser comme une seule idée la tête de Paris et la chaise du copiste avant de glisser doucement, toute chaude encore, sous la jambe droite de Socrates, en harmonie ou symphonie de mouvement avec ce faisceau de phallus, les pointes, plumes, doigts, ongles et grattoirs, les écritoires même qui s’adressent dans la même direction. La di-rection, la diérection de ce couple, de ces vieux fous, de ces galopins à cheval, c’est nous de toute façon, a priori, (ils arrivent sur nous) nous sommes couchés sur le dos dans le ventre de la jument comme dans une énorme bibliothèque, et ça cavale, ça cavale, de temps en temps je me tourne de ton côté, je me couche sur toi et en devinant, en la reconstituant par toute sorte de calculs et de conjectures hasardeuses, je dresse en toi la carte de leurs déplacements, de ceux qu’ils auront induit du plus léger mouvement de plume, en tirant à peine sur le mors. Puis sans me dégager je me redresse encore »

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« à l’origine il y a le vol et le parjure, à la veille des 59 secrets d’Ali Baba, un indéchiffrable par jarre, à chaque date un goutte de sang, une date suffit à laisser le géologiciel sur place, comme celle que tu vis perler dans le dos de la petite fille qui se laisse distraitement enculer, à peine, avec des gestes sûrs mais aussi gauches que du mammifère à sa naissance, elle te sait bander sur le lit de ton père, tournée vers la radio, numquid mentior aut mixtione misceo neque distinguo lucidas cognitiones harum rerum in firmamento caeli et opera corporalia, cela signifie, suivez bien, que jamais tu n’écris comme sA, le père d’Adéodat dont la mère est sans nom, ni comme Spinoza, ils sont trop marranes, trop « catholiques », eût-on dit rue d’Aurelle-de-Paladines, trop loin du verger, ils disent le discours, comme le signe de circoncision, extérieur ou intérieur, non, non, tu as plus de deux langues, la figurale et l’autre »

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Je découpe dans ces textes qui se coupent (un blanc de 52 signes) ou ingurgitent d’autres textes (les Confessions d’Augustin et un carnet de Derrida commencé à la fin de 1976) pour se présenter des morceaux à peine lisibles si on les détache du reste. Ils sont peut-être à peine lisibles ainsi, c’est possible. Et, pourtant, ce qu’ils disent, cela n’est dit nulle part ailleurs. D’une part, ces textes ne ressemblent à rien, rien de connu, rien d’autres qu’eux-mêmes. D’autre part, ils ne se ressemblent pas entre eux. Ils se recoupent dans le temps (décembre 1976 pour le carnet de Circonfessions, juin 1977 pour Envois), mais ils ne parlent pas la même langue. Nulle part ailleurs, même pas en eux-mêmes, quelque chose serait identifiable, comme une manière, un ton. Si on les lit en perspective, alors, oui, peut-être, on y trouvera une relation, on trouvera que “ça fait système”, si l’on veut, c’est bien possible. Mais, ce qu’ils disent, dans ces moments précis que j’essaie d’isoler, ce qu’ils disent, sans même se dérober, ce qu’ils disent est inédit. Car, c’est bien ça le plus saisissant, qu’ils ne masquent pas, à aucun moment, ce qu’ils ont à dire. Les mots sont crus, si l’on peut dire, les mots sont clairs, les mots sont chair, si l’on veut aussi, ce n’est pas un langage emprunté, ce n’est pas un langage détourné, ce n’est pas une langue qui cache la langue qu’elle parle en vérité. Ce n’est peut-être même pas une langue de vérité (au sens d’une vérité qui s’opposerait à la fiction). C’est une langue qui dit tout ce qu’elle a à dire. Elle dit : « Il bande ». Et elle dit : « Tu l’encules ». Moi, ce qui me laisse sans voix, et je parle de moi parce que ce fût d’abord une expérience, une expérience pure, de la pure expérience, à supposer que ça existe, puisqu’elle m’a d’abord laissé sans voix, une expérience pour moi de lire ces phrases-là dans ces textes-là, ce n’est pas qu’on rapporte la philosophie à la sexualité [dans un film qui lui est consacré, Derrida, il dit qu’il aimerait connaître la vie sexuelle des philosophes, leur intimité], mais qu’on use de ce langage-là pour le faire. Et qu’il en parle sans détour — et “Dieu” sait que Derrida aime les détours. Et qu’il en parle peut-être en faisant des manières — et “Dieu” sait que Derrida en fait des manières — mais, des manières qui ne sont tout de même pas des manières. C’est ça peut-être — non pas cette intrusion d’un langage qui n’a pas place dans un discours philosophique — au nom de quoi un registre de langue n’aurait-il pas sa place dans un discours philosophique ? — qui me laisse penser que Derrida, que l’on présente presque toujours comme un grand lecteur, n’est pas tant un lecteur qu’un auteur, un écrivain : qu’il autorise tous les registres de langue à valoir comme langage recevable dans un discours philosophique. Ces manières de parler ne sont pas des manières. Non parce qu’il y transgresserait des règles qui seraient celles du discours philosophique, mais parce qu’il transgresse les règles qu’il a lui-même introduites dans la philosophie. En introduisant un con dans la philosophie, il y a introduit des règles — il a inventé les premières règles de la philosophie — ces règles sont peut-être aussi celles qu’il maintient dans Circonfessions en parlant de « périodes », de « periods ». C’est avec lui que la philosophie a ses premières règles. Elle a, à ce moment-là, ses premières périodes. Pour la première fois, elle, la philosophie, la fille d’immigré(e) a ses règles. Mais, dans le temps qu’il introduit ses règles, et “Dieu” sait qu’il parle du sang, il y introduit aussi ce qui en est l’antithèse, ce qu’il nomme de la manière la moins propre que l’Occident puisse concevoir : « enculer ». « Enculer » ne conçoit rien. Et, pourtant, dans ses périodes, peut-être est-ce cela que la philosophie conçoit : une histoire d’inversion. Une histoire dans laquelle la chose se fait par derrière, Platon derrière Socrate, le petit Jacques dans le derrière d’une petite fille de son âge. Ça se dit « enculer » et, c’est dans le con de la Destruktion de l’histoire de l’ontologie que ça a lieu. « Enculer » le con. C’est dire à quoi on en est réduit. C’est dire à quoi le to on en est réduit. C’est dire où on en est. C’est dire qu’il n’y a plus rien à dire. Rien à faire. Rien à foutre, aussi. Pourquoi pas ? Simplement regarder le sang couler de toute part. Le sang du con, le sang du « …cul… ». Qu’est-ce qu’on en a à foutre de tout ce sang, de ce con et de ce « …cul… » ?

mardi 17 août 2010

derrider dérida, 6

C’est le con que Derrida introduit, on l’a vu. Mais, le reste est peut-être histoire de sodomie et d’inversion, de Socrate écrivant sous la dictée de Platon à la jeune fille qu’il encule dans le lit de son père. Alors, on n’aurait rien vu. Rien vu du tout. Tout serait encore à voir, à supposer que l’on puisse appeler cela “voir”. Du « Je vois Plato bander dans le dos de Socrates » (La carte postale — Envois, p. 22-23) à « elle te sait bander sur le lit de ton père » (Circonfessions, Période 47, in Geoffrey Bennington et Jacques Derrida, Jacques Derrida, p. 230). Que ce soit Platon ou un autre, ça bande. C’est sûr. Mais, ça ne bande pas pour un con. Ce n’est pas le con qui fait bander, c’est autre chose, peut-être bien « les fesses dodues » de Socrate. Il le voit bander. Elle le sait bander. Et tout ça, ça se passe par derrière. Comme si c’était la seule façon dont les choses pouvaient se passer. Comme si la philosophie, ou du moins, ce qu’il entend par « philosophie », ça ne pouvait avoir lieu que comme ça. C’est ainsi que l’on s’envoie quelque chose ou quelqu’un (cf. Envois, p. 162). Est-ce qu’il faut croire ?

lundi 16 août 2010

derrider dérida, 5

Enfin.
Pour derrider dérida, je devais me poser cette question : pourquoi n’a-t-il pas thématiser, théoriser, conceptualiser l’introduction de ce “con” dans la destruktion heideggerienne ? Ce qui m’importerait dès lors, ce ne serait pas de recenser tous ces usages et toutes ses déclarations à propos de la déconstruction, mais d’user de ce con, et d’en abuser certainement, afin de subvertir la déconstruction elle-même.
La tâche n’est pas ainsi de parvenir à faire ce qu’il n’aurait pas fait, ni de s’inscrire dans un quelconque impensé, mais d’épingler quelque mot qui échappe au concept, sans doute pour cette raison qu’il n’en a pas la dignité, et de pénétrer par là dans un espace autrement inaccessible.
Ce qui me surprend, me disé-je, c’est qu’un mot qui sonne aussi bien que “déconstruction”, il ne le trouve pas assez « beau » (« Lettre à un ami japonais », in Psyché, Inventions de l’autre, II, p. 14). Pas assez beau dit-il alors que ce mot a indéniablement un pouvoir magique qu’il exerce sur ceux qui exercent dans la pensée : c’est en quelque sorte un sort jeté sur nous par lui, quelque chose dont il n’a pas à être peu fier d’autant que, par là, par ce mot-même et, par là, par la chose-même, et, par là, par l’événement auquel elle donne lieu, c’est à la langue française qu’il donne une dignité toute philosophique et ce, dans tous les sens, puisque “déconstruction” traduit l’allemand “Destruktion” par-delà la langue allemande.

D’autre part, lorsqu’il écrit cette phrase :

« Ce que la déconstruction n’est pas ? mais tout !
Ce qu’est la déconstruction ? mais rien ! »

Des phrases cette fois-ci, mais pas des phrases toutes seules cependant, des phrases qui veulent reproduire la position de Nietzsche par rapport à son Zarathoustra, ce livre pour tous et pour personne, comme on veut, ce livre comme on veut et comme on ne veut pas, comme on ne peut pas. C’est donc transposer la contradiction de la destination (à qui Zarathoustra est destiné : à tous et à personne) en contradiction de la définition ou de l’essence (ti esti) (ce qu’est la déconstruction : tout et rien encore qu’il faille dire : tout n’est pas la déconstruction, la destruction est, mais la déconstruction, ce n’est pas rien).

dimanche 15 août 2010

derrider dérida, 4

Derrider dérida, n’aurai-je fait que ça ? Avaler ses textes quasi-auto-bio-graphiques, ceux dans lesquels il s’inscrit au plus intime s’accompagnant de textes, figures et autres langues.
Derrider dérida, mais serait-ce pour rien ?
Ce texte, dont il reste quelque trace, mnésique au moins, en ce qui me concerne, ce texte laissant le souvenir d’un échec, quelque chose de l’avortement.
J’aurai pu me contenter de dire :
« Nous ne cessons de vivre (de) la perte d’un rêve. Dans cet échec, nous avons notre être. Ce qui décrépit, rampe et se trame sous nos pieds, nous anime, nous visons des séquelles de la chute—de l’homme,ƒ de l’ange, de l’empire. »
J’aurai pu me contenter d’un lieu de silence, comme d’une page blanche, passer les mots au profit de la perte, garder un bilan négatif en somme. Socrate, dit-il, devait un coq à Asclepios, sans doute me dois-je un texte à derrider dérida, non pour le lui dédier, ni même pour s’en moquer ; seulement, ce qui derride ne se tait pas, mais relance sans cesse.
Celui qui écrit ne peut assumer le silence : il écrit contre le délire auquel le confinerait le silence, il écrit contre lui-même, tout contre, c’est ainsi qu’il se fait.

samedi 14 août 2010

derrider dérida, 3

« Si j’avais à risquer, Dieu m’en garde, une seule définition de la déconstruction, brève, elliptique, économique comme un mot d’ordre, je dirais sans phrase : plus d’une langue. Cela ne fait pas une phrase, en effet. C’est sentencieux mais cela n’a pas de sens, si du moins, comme le veut Austin, les mots seuls n’ont pas de sens (meaning). Ce qui a du sens, c’est la phrase (sentence). Combien de phrases peut-on faire avec “déconstruction” ? »

Jacques Derrida, Mémoires — pour Paul de Man, p. 38

Ici, je note que :
(1) Derrida fait appel à Dieu (!) pour qu’Il le garde de faire ce qu’il fait.
(2) Sa définition n’a pas de signification.
(3) Il mentionne Austin, mais c’est plutôt à Frege que remonte le principe de contextualité selon lequel l’unité de signification est la phrase. C’est donc au nom d’un des principes fondateurs de la philosophie analytique (principe qui sera dépassé par Quine, qui le fait remonter à Bentham dans « Five Milestones… ») que la définition de Derrida peut être tenue pour dépourvue de signification.
(4) On avancera alors une définition formelle puisqu’elle ne dit rien de la signification du terme “déconstruction” :

construction = df plus d’une langue.

Ceci signifierait que “déconstruction” et “plus d’une langue” sont substituables salva vertitate : la valeur de vérité des phrases dans lesquelles on substituerait un terme à l’autre ne se trouve pas modifiée par une telle substitution.

Mais il y a plus. Derrida déconstruit son propre texte en lui faisant parler plusieurs langues, nommément : la française et l’anglaise. La langue anglaise qu’il fait parler à son texte français n’est pas seulement dans la référence aux termes anglais (meaning) et (sentence), il est encore dans ce mot qui qualifie la non-phrase de sa définition et qui fait référence aux mots anglais pour dire “phrase” — “sentence” : « c’est sentencieux », dit-il, c’est-à-dire : ce n’est pas une phrase mais cela se dit sur le ton de l’anglais pour dire “phrase”. Ce n’est pas une phrase en français, mais c’est la manière de dire en français une phrase en anglais.
Dans ce texte francophone dit à des anglophones, qui est aussi et encore un texte sur l’émigration, un texte sur le passage d’un continent à un autre, d’une langue à une autre, un texte qui dit que la déconstruction n’a pas de frontières, la déconstruction devient le nom du continent d’élection des déconstructeurs de tous les pays :

« Si j’étais moins souvent associé à cette aventure de la déconstruction, je risquerais en souriant modestement cette hypothèse : l’Amérique, mais c’est la déconstruction. Ce serait, dans cette hypothèse, le nom propre de la déconstruction en cours, son nom de famille, sa toponymie, sa langue et son lieu, sa résidence principale. »

J. Derrida, ibid., p. 41

Mais, comme dans toute bonne déconstruction, me risquerai-je à dire, il n’y a rien qui ne soit dit qui ne soit aussitôt dé-dit, ce n’est qu’une hypothèse que ce nom de l’Amérique, car la déconstruction n’a pas de lieu propre en ce qu’elle connaît les frontières et, les connaissant, n’en connaît pas. La déconstruction n’ignore pas les frontières, elle a le pouvoir de les ignorer, d’avoir lieu partout où elle a cours en tant qu’elle se dit.
Si j’ai avancé (3) que Derrida fait appel à la philosophie analytique afin de déconstruire son propre texte dans le moment même de son écriture/diction, c’est que cet appel est rendu possible par la Bodenlösigkeit de la déconstruction : la déconstruction n’est jamais immobile, elle mobilise tout ce qui la peut rendre effective. Elle se joue sur ce sol même qui fut une terre d’accueil pour les philosophes analytiques continentaux en exil, dont l’exil et l’émigration rendit possible l’apparition d’un Quine, nommions-nous.
Toute la philosophie, tout ce qui se joue en philosophie, tout ce qui se joue sur ce continent aussi, ou sur telle autre île, est affaire d’exil et d’émigration — c’est cette contrainte qu’exercent les temps (Zeitgeist) ou l’époque, sur la philosophie qui en constitue l’étrangeté, la rend inaccessible et irréductible à quelque terme définitif, aux quelques termes d’une définition, quelle qu’elle soit.
J’ose à peine le dire : la philosophie est toujours à temps une fille d’immigrés. Mais, c’est ce que je n’ai jamais cessé de dire.

vendredi 13 août 2010

derrider dérida, 2

« Con », le mot serait ainsi lâché, dans la procédure de traduction, non pas tant rendu à lui-même que libéré de l’événement, de la translation, de l’événement de la traduction dans laquelle on l’enferme.
« Con », comme une suite de lettres qui ne peuvent rien dire par elles-mêmes si on les maintient dans un mot que l’on considère plus grand ou plus digne puisqu’il assure, assume une noble fonction, rassure par suite aussi puisqu’il nous donne une manière de dire plus douce ce qui se dit d’abord dans toute sa violence et que l’on perd de vue par conséquent.
« Con », puisque c’est ce dont il s’agit, et plus exactement encore : con, puisqu’il s’agit de l’isoler de la sorte : « De[con]struktion » et de l’écrire ainsi pour lui-même : con et de répéter : « ça s’écrit comme ça se prononce ». Con, dès qu’on ne le comprend pas que comme un mot, dès qu’on ne le masque pas non plus dans un autre mot, con, dis-je, s’ouvre. Con s’ouvre, ce serait ainsi railler, médire et ce serait aussi plus que cela. Dans le moment où le con s’ouvre, le con s’ouvrirait-il à moi ?
Con — le mot dit et fait la chose et dit plus que la chose même — je ne parlerai pas de son usage / je l’ai sur le bout de la langue.
Con — qui pour pallier la destruktion, pour dire la destruktion dans une langue qui ne la supporterait pas en tant qu’elle est plus qu’une langue, s’inscrit, s’écrit au beau milieu de la de(…)struktion — c’est ainsi que j’en parle.
Ce n’est pas sa chair qu’on veut ainsi protéger, con veut dire que ça parle lorsque ça s’écrit comme ça se prononce. Ce n’est pas sa chair con veut ainsi protéger ce que la de(…)struktion menace, et si ce n’est l’histoire de l’ontologie, au moins, est-ce, du moins je veux le dire, une partie de l’existant.

jeudi 12 août 2010

derrider dérida, 1

D’abord, une pile de livres — préparer le terrain — c’est ce que j’ai fait — s’apprêter à citer. Une pile de livres que l’on pourra renverser sans trop de peine, sans trop d’efforts, simplement un peu agacé, d’un revers de la main. Un coup de balai — s’apprêter pour écrire.

D’abord aussi, des marques — carrés roses — aux bonnes pages, une liste de lecture pour mon φtunes, histoire de ne pas se perdre en chemin, d’aller aux bons endroits, d’improviser en suivant une ligne colorée esquissée de longue haleine et qu’on n’en finit pas de ne pas finir — au milieu de ces marques, on pourra se perdre. Et, des notes sur ces marques, des marques sur ces marques, histoire de ne pas trop improviser : il y a quelque chose dans mon φtunes qui me guide malgré moi.

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« « Déconstruire » la philosophie ce serait ainsi penser la généalogie structurée de ses concepts de la manière la plus fidèle, la plus intérieure, mais en même temps depuis un certain dehors par elle inqualifiable, innommable, déterminer ce que cette histoire a pu dissimuler ou interdire, se faisant histoire par cette répression quelque part intéressée. À ce moment-là, par cette circulation à la fois fidèle et violente entre le dedans et le dehors de la philosophie—c’est-à-dire de l’Occident —, se produit en un certain travail textuel qui donne un grand plaisir. Écriture à soi intéressée qui donne aussi à lire les philosophèmes — et par suite tous les textes appartenant à notre culture—comme des sortes de symptômes (mot que je suspecte, bien sûr, comme je l’explique ailleurs) de quelque chose qui n’a pas pu se présenter dans l’histoire de la philosophie, qui n’est d’ailleurs présent nulle part, puisqu’il s’agit, dans toute cette affaire, de mettre en question cette détermination majeure du sens de l’être comme présence, détermination en laquelle Heidegger a su reconnaître le destin de la philosophie. »

Jacques Derrida, Positions, p. 15

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La philosophie est un tas de morts sur lequel nous empilons des phrases. Aussi, Derrida n’est-il sans doute qu’un prétexte, l’un des derniers morts en date de la philosophie.