samedi 14 août 2010

derrider dérida, 3

« Si j’avais à risquer, Dieu m’en garde, une seule définition de la déconstruction, brève, elliptique, économique comme un mot d’ordre, je dirais sans phrase : plus d’une langue. Cela ne fait pas une phrase, en effet. C’est sentencieux mais cela n’a pas de sens, si du moins, comme le veut Austin, les mots seuls n’ont pas de sens (meaning). Ce qui a du sens, c’est la phrase (sentence). Combien de phrases peut-on faire avec “déconstruction” ? »

Jacques Derrida, Mémoires — pour Paul de Man, p. 38

Ici, je note que :
(1) Derrida fait appel à Dieu (!) pour qu’Il le garde de faire ce qu’il fait.
(2) Sa définition n’a pas de signification.
(3) Il mentionne Austin, mais c’est plutôt à Frege que remonte le principe de contextualité selon lequel l’unité de signification est la phrase. C’est donc au nom d’un des principes fondateurs de la philosophie analytique (principe qui sera dépassé par Quine, qui le fait remonter à Bentham dans « Five Milestones… ») que la définition de Derrida peut être tenue pour dépourvue de signification.
(4) On avancera alors une définition formelle puisqu’elle ne dit rien de la signification du terme “déconstruction” :

construction = df plus d’une langue.

Ceci signifierait que “déconstruction” et “plus d’une langue” sont substituables salva vertitate : la valeur de vérité des phrases dans lesquelles on substituerait un terme à l’autre ne se trouve pas modifiée par une telle substitution.

Mais il y a plus. Derrida déconstruit son propre texte en lui faisant parler plusieurs langues, nommément : la française et l’anglaise. La langue anglaise qu’il fait parler à son texte français n’est pas seulement dans la référence aux termes anglais (meaning) et (sentence), il est encore dans ce mot qui qualifie la non-phrase de sa définition et qui fait référence aux mots anglais pour dire “phrase” — “sentence” : « c’est sentencieux », dit-il, c’est-à-dire : ce n’est pas une phrase mais cela se dit sur le ton de l’anglais pour dire “phrase”. Ce n’est pas une phrase en français, mais c’est la manière de dire en français une phrase en anglais.
Dans ce texte francophone dit à des anglophones, qui est aussi et encore un texte sur l’émigration, un texte sur le passage d’un continent à un autre, d’une langue à une autre, un texte qui dit que la déconstruction n’a pas de frontières, la déconstruction devient le nom du continent d’élection des déconstructeurs de tous les pays :

« Si j’étais moins souvent associé à cette aventure de la déconstruction, je risquerais en souriant modestement cette hypothèse : l’Amérique, mais c’est la déconstruction. Ce serait, dans cette hypothèse, le nom propre de la déconstruction en cours, son nom de famille, sa toponymie, sa langue et son lieu, sa résidence principale. »

J. Derrida, ibid., p. 41

Mais, comme dans toute bonne déconstruction, me risquerai-je à dire, il n’y a rien qui ne soit dit qui ne soit aussitôt dé-dit, ce n’est qu’une hypothèse que ce nom de l’Amérique, car la déconstruction n’a pas de lieu propre en ce qu’elle connaît les frontières et, les connaissant, n’en connaît pas. La déconstruction n’ignore pas les frontières, elle a le pouvoir de les ignorer, d’avoir lieu partout où elle a cours en tant qu’elle se dit.
Si j’ai avancé (3) que Derrida fait appel à la philosophie analytique afin de déconstruire son propre texte dans le moment même de son écriture/diction, c’est que cet appel est rendu possible par la Bodenlösigkeit de la déconstruction : la déconstruction n’est jamais immobile, elle mobilise tout ce qui la peut rendre effective. Elle se joue sur ce sol même qui fut une terre d’accueil pour les philosophes analytiques continentaux en exil, dont l’exil et l’émigration rendit possible l’apparition d’un Quine, nommions-nous.
Toute la philosophie, tout ce qui se joue en philosophie, tout ce qui se joue sur ce continent aussi, ou sur telle autre île, est affaire d’exil et d’émigration — c’est cette contrainte qu’exercent les temps (Zeitgeist) ou l’époque, sur la philosophie qui en constitue l’étrangeté, la rend inaccessible et irréductible à quelque terme définitif, aux quelques termes d’une définition, quelle qu’elle soit.
J’ose à peine le dire : la philosophie est toujours à temps une fille d’immigrés. Mais, c’est ce que je n’ai jamais cessé de dire.

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